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LES
FRANCAIS SONT EUROPEENS, OUI MAIS ... AUTREMENT ! –
Chronique de René Saens
Les Français se sont prononcés
à une relativement forte majorité (cinquante cinq
pour cent) contre l’adoption du
« Traité constitutionnel
européen » tel qu’il leur
était proposé. Cette réponse,
déjà inscrite dans les sondages qui ont
précédé le
référendum, n'était rien moins que ...
prévisible (voir à ce sujet, notre
précédente chronique et notre analyse
intitulée « Le
mieux est-il, cette fois, l’ennemi du bien ?
») Un Non donc, sans véritable surprise sauf pour
les hommes politiques d'appareils et ceux de la France
élitiste (formant jadis " le microcosme ", selon
l'appellation de Raymond Barre), de même que pour ceux qui
gravitent dans les cercles concentriques du pouvoir, dont la grande
majorité des directeurs de presse. Il n'est d'ailleurs pas
rare que certains, faisant généralement office de
relais plus ou moins serviles de la bonne parole politiquement correcte,
se trouvent pris en flagrant délit d'occultation du
débat. Est-ce excessif de dire que cette classe dirigeante
ou en aspiration permanente à l’être se
trouve aujourd'hui politiquement en déphasage par rapport
à la majorité des électeurs et
citoyens ? Se serait-elle auto-emmurée dans sa, ou
plutôt « ses » tours
d’ivoire ? Selon toute vraisemblance, elle a omis de
procéder à une analyse approfondie portant sur la
crise sociale, économique et sociétale que
connait notre pays. Elle ne s’est pas davantage
montrée capable de proposer et de mettre en œuvre
des alternatives crédibles, du moins à ce jour.
En fait, cette situation n’est pas nouvelle. Aussi,
n’est-il probablement pas exagéré de
dire que cette absence de direction ou de prospective, pour ne pas dire
cette « fuite en avant permanente », perdure depuis une bonne vingtaine d'années, de façon plus ou moins prononcée, quel
que soit le type de gouvernement au pouvoir, fut-il de droite et de
gauche (selon des stéréotypes à revisiter). Notons au passage que de telles étiquettes et
appellations " très dix-neuvième et
vingtième siècle " se trouvent
aujourd’hui marquées du sceau de l'anachronisme,
ce que certains - il est vrai - tardent encore à constater.
C’est
donc ce contexte (et dans celui d’une nécessaire
reconstruction), que se pose et se posera désormais la
question relative au dessin de la France que nous voulons, dans les
contours d'une Europe à construire, ... celle où
les Hommes auront toute leur place, certes sans exclusions ni
exclusive, mais aussi dans le respect des principes fondateurs
essentiels et, aussi, dans la liberté des peuples
à garder une emprise indéniable sur leurs destins.
Une
question vient immédiatement à l’esprit
? Alors que, dans leur grande majorité, les
Français se déclarent Européens ou
favorables au principe de la construction européenne,
comment se fait-il qu’ils aient répondu par la
négative au référendum sur le
traité constitutionnel ? Certes, l’on pourra
toujours affirmer que des questions conjoncturelles et de politique
intérieure ont pu jouer pour une part non
négligeable dans un tel résultat, il
n’en demeure pas moins qu’une telle affirmation
serait, en elle-même, insuffisante ou encore trop
réductrice. Force est de constater qu’il faut bien
aller chercher des explications ailleurs
Les
« défauts apparents » du texte
constitutionnel
Nous le faisions remarquer dans la précédente
chronique, un certain nombre d’éléments
du texte donnaient des éléments de poids aux
partisans du non. Tout d’abord, ce «
traité constitutionnel » apparaissait, pour une
large part, « mal ficelé » Cette
constatation ne remet bien entendu pas en cause le caractère
constructif des réflexions issues de la Convention
européenne tenue sous l’égide de
Monsieur Valéry Giscard d’Estaing. Toutefois,
ainsi que nous l’avions fait remarquer, ce texte apparaissait
plus proche des minutes de ladite Convention que d’un texte
constitutionnel. En particulier, les trop nombreux articles sont-ils
apparus dans tous leurs développements
superfétatoires (confinant parfois au « verbiage
»), alors que, par définition, un texte
constitutionnel se doit d’être concis et
précis.
En outre, pour être considéré comme
tel, le texte constitutionnel ne devait comporter que les parties I et
II, c’est-à-dire le texte portant sur la loi
fondamentale elle-même (définissant les Organes
représentatifs et législatifs, leur articulation
et fonctionnement), et la charte des droits fondamentaux de
l’Union. Le reste, c’est-à-dire le
traité lui-même, définissant les
politiques économiques et sociales, devait être
dissocié. Ce dernier point entre d’ailleurs, comme
par le passé, dans le domaine de la double
compétence d’une part, des Chefs d’Etat
et de gouvernements, et, d’autre part, des
représentations législatives nationales pour la
validation des orientations qui leur sont proposées.
Un
changement, à la fois, de nature et de méthode
Nous le savons tous, la construction européenne
s’est déroulée par étapes.
Par le passé, elle a déjà
donné lieu à des discussions
passonnées (appelés, en leur temps, «
marathons ») d’où il ressortissait, en
définitive, un compromis. En outre, nul n’ignore
que le projet européen a été
élaboré, à l’origine, sous
l’angle économique ou du moins a t’il
été, la plupart du temps, perçu comme
tel (Communauté du Charbon et de l’Acier
d’abord, puis politique agricole commune, pour passer - au
tournant du millénaire - à
l’étape de l’intégration
monétaire avec Euro…) A cela s’ajoute
aussi le constat que, en de nombreuses circonstances, la construction
européenne a - fort heureusement - été
fortifiée par les apports et les ressources
d’hommes politiques éclairés,
hélas aussi, trop peu nombreux, il faut bien en convenir.
Cela étant, est-ce que l’étape qui nous
était proposée était de nature
identique aux précédentes ? Eh bien, non,
précisément ! Il s’agissait, dans le
cas d’espèce, de « graver dans le marbre
» une structure, c'est-à-dire une organisation
avec son mode de fonctionnement. Cette démarche
était fondamentale et fondatrice. Aussi, le droit
à l'erreur n'était-il pas permis. Contrairement
à la plupart des étapes
précédentes - lesquelles pouvaient être
remises en cause à l’occasion du passage
à l’étape suivante -, le saut
était, cette fois, qualitatif. De ce fait, le
traité revêtait, sur le plan organisationnel, un
caractère essentiel et quasi-irréversible, sauf
le cas échéant au terme de plusieurs
décennies. Il en ressortait l’évidente
nécessité et l'ardente obligation de proposer un
texte susceptible de rassembler le plus grand nombre possible
d'Européens. Ce qui, il faut bien le déplorer,
n’a pas été le cas. Pourtant, que
l’on veuille bien ne pas s'y méprendre ! Il est
hors de question d'en rejeter la responsabilité sur les
citoyens, ce qui serait un comble. A l'inverse, ce sont ses promoteurs
qui sont à incriminer, par manque de prévenance,
de prévoyance et de discernement !
Une
crise de confiance
Sur son principe même, ce référendum a
été et demeurera une bonne chose. Il a
suscité réflexions et prises de conscience qui,
probablement avec quelque décalage, s'avèreront
éminemment utiles. Il n'en a pas moins constitué
le révélateur d'une crise de confiance (une de
plus, serait-on tenté de dire). En effet, la
majorité des citoyens de notre pays ne voient pas,
aujourd'hui encore, en quoi l’Europe qui leur est
proposée peut garantir, à la fois, leur
présent et leur avenir. Tandis qu’il s'entendaient
dire que « l’Union [faisait] la force »,
leur vécu renvoyait inexorablement un nombre quasi-identique
de difficultés économiques au quotidien. On leur
disait que l’Europe allait pouvoir y apporter
remède, mais aucun traitement n'était
préconisé, ni aucune posologie n'était
décrite. Autant de contradictions dont la pensée
officielle et politiquement correcte ne peut trouver aujourd'hui
prétexte à excuses.
Certes, à l’instar des Etats qui la composent, l’Europe
est
entrainée, depuis quelques années
déjà, dans un tourbillon planétaire
appelé « globalisation » (selon la
terminologie anglophone) ou mondialisation (selon la transcription
française) Constitution européenne ou non, le
fait est bien là. Il est, selon toute vraisemblance,
irréversible ! Toutefois, on aurait pu s’attendre
à ce que l’Europe soit mieux en mesure de
protéger (du moins pendant les périodes
nécessaires d’adaptation) ses ressortissants
contre des pratiques qui apparaissent brutales dans leurs
conséquences. La concurrence exacerbée en
provenance des pays asiatique et de la Chine en constitue en constitue
l'un des terrains d'applicaton. Le même raisonnement pourrait
être tenu en matière de
délocalisations. S'agit-il d'imprévoyance ou de
sous-estimation des enjeux, ou encore d'une absence de
réponse adaptée face à des
difficultés dont on repousse sans cesse la
résolution pour cause de ... démagogie ?
Sans parler aussi des rumeurs, informations vrais ou fausses, porteuses
de confusion. Ainsi cette malheureuse histoire du « plombier
polonais » qui a envoyé nombre de commentateurs,
y-compris quelques intellectuels en mal d'inspiration, à
défaut bien imprudents, sur la voie de l’errance
de raisonnement. Ainsi l’expression entendue selon laquelle
les Français seraient xénophobes ce qui pourrait
être considéré comme une insulte
à l'encontre de l'immense majorité d'entre eux.
Soyons donc plus circonspects, sans avoir à renoncer
à ramener le débat sur le terrain
économique. A cette occasion, sortons des clichés
simplistes. Parlons même de l’entreprise
« hongroise » puisque, cette fois, il
s’agit d’une histoire ... vraie dont on peut penser
qu’elle est reproductible !
En effet, peu de temps avant le référendum, une
ville (administrée d’ailleurs par un maire
socialiste) a donné la préférence
à une entreprise hongroise pour la réfection
d’un complexe municipal. Compte tenu des
différences salariales entre les deux pays, certains
éléments du devis faisaient ressortir des
écarts allant du simple au double, parfois même au
triple, par rapport à ses correlégionnaires
français. L’on imagine bien qu’une telle
situation a pu engendrer de l’inquiétude dans les
entreprises confrontées à ce type de concurrence,
de même qu’auprès de leurs ouvriers et
salariés. En d'autres termes, cela revient à dire
qu'une dérégulation soudaine peut être
à l'origine d'une déstabilisation du
marché, à son tour
génératrice de ... licenciements. Les
élites parisiennes ont, semble t’il, quelques
difficultés à percevoir et à
comprendre la portée de tels concepts
économiques, on ne peut plus basiques. Dans le cas
d'espèce, nous sommes pourtant loin des clichés
relatifs à la xénophobie
régulièrement affirmée sur un ton
péremptoire, quand elle n'est pas moralisatrice et
culpabilisante, ressortie en viatique. Sachons donc faire le distinguo
entre dérives ponctuelles qui peuvent aussi survenir (il ne
faut pas le nier pour mieux les combattre) et craintes bien
réelles. Ne donnons pas à penser que
l’on est en train de « déshabiller
Jacques pour habiller Pierre » La situation
décrite précédemment n’a
donc rien de comparable avec celle, purement imaginative, du
« plombier polonais », fort malencontreusement
brocardé. Nous sommes tout aussi
éloigné de l'histoire de l’ouvrier
portugais de jadis ou du « rital » (ndlr
– l’auteur salue ici ses amis et cousins italiens
dont il a tenu à apprendre la langue) venu en France pour
vivre et s’installer aux conditions du marché
français. Quand donc nos intellectuels - quelque
peu attardés sur le chemin des raisonnements caricaturaux -
comprendront-ils les différences de nature entre les cas de
figure évoqués ? Ne parlons même pas
ici, pour faire mauvaise mesure, du phénomène des
délocalisations qui, à lui seul,
mérite un développement et un traitement
spécifique !
Tout cela pour dire que les déclarations d'hommes publics,
aussi bien intentionnés soient-elles, n'apparaissent plus
suffisantes, dès lors que l’on se rend bien compte
que les hommes politiques qui les avancent ne semblent plus
être en mesure de maîtriser les
événements quels qu'ils soient.
Les
« fausses interprétations » et
« fausses solutions »
versus « l’Europe à construire
»
Comme
il fallait s’en douter, le référendum
sur le traité européen suscite
déjà, à peine son résultat
connu, des interprétations sujettes à caution ou
à interprétations erronées. Cela ne
constitue d'ailleurs pas une surprise dans la mesure où,
nous le savons fort bien, les « non »
proviennent d’horizons fort différents.
Certains y voient prétexte à un
réexamen de la « constitution
» dans un sens plus social. Hors, il ne faut pas
s’y tromper. Cette voie est, contrairement à ce
que l'on pourrait penser, illusoire. Non pas qu’il ne faille
pas affirmer que l’Europe ne doit pas respecter des
critères sociaux (loin de nous cette idée), mais
– encore une fois – ce n’est pas
l’objet d’un texte constitutionnel. Une
Constitution nationale, fut-elle française, ne
définit pas davantage des options de politique
générale d'un gouvernement (pas davantage des
options susceptibles d'être qualifiées de
« droite » ou de « gauche »,
notions sans valeur ni portée juridique !) En outre,
certains pays s’opposeraient à ce qu’un
tel système leur soit imposé pour des raisons
idéologiques ou partisanes, tout simplement pour la bonne et
simple raison qu’ils estimeront (dans certains cas ce ne sera
d'ailleurs pas faux) que le système qu'il ont mis en place
est plus performant que celui qu'une certaine l'Europe voudrait leur
imposer, à défaut de leur proposer. Ils pourront
tout aussi bien affirmer, preuve à l'appui, que les
solutions qu'ils ont déjà
implémentés chez eux ont fait leurs preuves et
que leurs ressortissants s'en contentent fort bien (ce qui est
déjà le cas pour des systèmes fort
différents en vigueure en Angleterre et dans les pays
nordiques)
En revanche, ce qu’il convient de mettre en œuvre,
outre la simplification déjà
évoquée, c’est la suppression, dans les
textes constitutionnels, de toute référence trop
« libérale » Une telle allusion
apparaît - du moins en France - dangereuse et inutilement
provocatrice, dans la mesure où elle peut donner lieu
à des excès prévisibles en l'absence
de défition d'un cadre ou d'un code de bonne conduite (il en
va ainsi de la terminologie ou de la rhétorique relative
à l’économie « hautement
compétitive », expressions qui figurent dans la
partie I du traité constitutionnel) Ces adjonctions bien
inutiles viennent donc, fort mal à propos, semer le trouble.
Elles se surajoutent à ce qui, jusqu'à
présent, avait été
considéré comme nécessaire et
suffisant, à savoir « la libre circulation des
hommes, des marchandises et des services », sous des
conditions qu'il convient certes de préciser. Pour faire
bonne mesure et pour n'oublier personne, ajoutons-y aussi la libre
circulation des idées et des débats
démocratiques !
D'autres démarches apparaissent, du moins en partie,
utopiques ou démagogiques. Elles doivent donc être
maniées avec tout autant de précaution. Il en va
ainsi de la remise en cause de la mission de la Banque centrale
européenne. Les « facilités »
monétaires que certains préconisent ignorent
complètement les enseignements de l’histoire
économique et financière. En outre, elles
constituent de « vrais fausses », et sans doute
aussi, « illusoires » solutions. Fondamentalement,
les défis se situent ailleurs. Pour les comprendre, il faut
se placer (qu'on le veuille ou non) sur le terrain
économique, technologique et organisationnel. Pour
être relevés dans de bonnes conditions, ces
défis doivent s'appuyer sur la qualité de la
recherche et de la formation, de même que sur la
reconnaissance des initiatives individuelles et collectives. Cela passe
donc, non seulement par la qualité des services publics,
mais, de façon générale, par la
reconnaissance des entreprises et des hommes qui y travaillent. Enfin,
n’oublions pas non plus qu'une ouverture sur le monde qui
nous entoure est nécessaire et inévitable. Il en
va tout autant de la prise de conscience rapide de ses plus
récentes évolutions.
En tout cas, contrairement à ce que l’on entend
çà et là dans la bouche
d’hommes politiques aux abois, nous ne voyons rien de
fondamentalement catastrophique, de « très
difficile » ou d’humainement insurmontable en
perspective … à condition toutefois
d’en revenir rapidement à des bases tangibles,
pratiques et crédibles.
Le
référendum sur l'Europe aura, à
l’avenir, des conséquences profondes sur le plan
politique. Pour beaucoup de personnes qui en n'était pas
encore convaincues, il a servi de révélateur.
Nous voulons parler des notions archaïques (désolé
pour ceux qui s'isolent dans leurs tours d'ivoire) de droite et de
gauche, porteuses des anachronismes que l’on sait (ce concept
trouve son origine dans la lutte des classes née en
même temps que la révolution industrielle) Ce
distinguo n’y survivra probablement pas sur le long terme
(même si, à court terme, il a de bonnes chances de
persister, encore devra t'il, en de nombreuses circonstances, être dépassé pour
que des solutions suffisamment consensuelles puissent être mises
en oeuvre) Bien entendu, de
nombreux hommes politiques, toujours en
fonction, emporteront leurs doctrines passéistes dans
leur tombe ou, si l'on
préfère, leur " cimetière aux
éléphants ". Pourtant, et pour une large part, les
concepts veillissants, tout comme celles et ceux qui les portent,
ont déjà perdu beaucoup de leur crédit
dans la société française.
Et l’Europe dans tout cela, me direz-vous ? Eh bien, elle
survivra ! Tout simplement, parce que son horizon va bien
au-delà des carrières et des perspectives
lectorales des hommes politiques. Plus fondamentalement, elle survivra
parce que nous en avons besoin tout comme elle a besoin de nous.
Après
avoir accordé le temps nécessaire à la
« reconstruction des esprits », même les
plus incrédules devront bien admettre que des solutions
existent. Elles continueront d'appartenir aux femmes et aux hommes de
bonne volonté, c'est-à-dire à ceux qui
n'abandonneront pas l'idée de la construction
européenne. Sans doute constateront-ils qu'un certain nombre
de celles et de ceux qui prétendent encore l'assumer ne sont
plus porteurs ou générateurs de suffisamment de
compétence et d’imagination. Ce sera donc
à d'autres de prendre le relai. Car cette Europe, il faudra
bien, un jour, la construire, après l'avoir porté
sur ses « fonds baptismaux » laïcs et
démocratiques ! Il va sans dire que cette Europe
sera respectueuse des Peuples et des Hommes. Toute autre approche
serait antagonique à son idée même !
René
Saens,
6 juin 2005.
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Pour mémoire, rappel de la chronique précédente :
REFERENDUM SUR L'EUROPE : LE
MIEUX EST-IL, CETTE FOIS, L'ENNEMI DU BIEN ? -
Chronique de René Saens
Un
débat sur la Constitution européenne, peut-on
proposer mieux ? A la mi-avril 2005, et dans le cadre
élyséen, une séance de
questions-réponses a initié la campagne sur le
référendum constitutionnel. Le débat
télévisé s'est
déroulé devant un parterre de jeunes adultes
supposés plus ouverts et positifs que leurs
aînés. Fausse bonne idée de conseillers
en communication ou tentative sincère de tenir un discours
pédagogique ?
A l'origine, la
question essentielle posée aux Français ne devait
pas porter à polémique. Dans son principe, elle
demeure celle-ci : « L’Europe doit-elle
disposer d’une Constitution, c’est à
dire de règles de fonctionnement stables et durables
?» Pour tout européen convaincu, il est tentant de
répondre spontanément par
l’affirmative. Cependant, la question
référendaire en recouvre plusieurs
autres : « Est-ce que le contenu de cette
constitution et du traité qui l'accompagne est bien
approprié ? » C’est là en
effet que se relèvent les premières
contradictions. Dès lors, d'autres interrogations viennent
à l’esprit quant au fond et aussi quant
à la forme : « Peut-on
répondre trop rapidement par oui ou par non à
cette question à choix et enjeux aussi
multiples ? »
Plan de cette chronique :
. " Exit " la politique spectacle ;
. La confusion des genres et l’agrégat des
appréhensions ;
. La construction européenne ;
. Les étapes de l’élaboration de la
Constitution et son contenu ;
. Les sujets qui fâchent ;
. Des erreurs regrettables ;
. Le mieux est-il, cette fois, l’ennemi du bien ?
. Une Europe en panne d’ambitions ;
. Une Europe qui peut encore se redresser.
" Exit " la Politique spectacle
L’Europe n’est pas un sujet
d’actualité spectacle, la démonstration
en a été apportée ! La
tentation démagogique ne peut, pas davantage, la sortir
d’une voie où sa construction risque de se trouver
entravée. Il est bien entendu fort louable de chercher
à faire admettre que nous voulons construire
l’Europe non seulement pour nous-mêmes, adultes en
activité, mais aussi pour nos enfants, ainsi que pour les
générations qui vont arriver sur le
marché du travail. Hélas, trois fois
hélas pourrait-on dire, nombre de nos concitoyens semblent
s’être mis à douter de
l’aptitude de ce Continent Europe à
porter leur espoir au quotidien. Il semble même que
des sentiments contraires aient vu le jour. Ils sont
désormais à l’œuvre dans un
tourbillon négatif, au point de nous contraindre
peut-être, après un atterrissage brutal,
à la cueillette des pâquerettes sur notre bonne
terre de France.
Dans cet exposé, nous allons chercher
à distinguer entre procès d’intention
et réalités, voire aussi entre maladresses et
incohérences des rédacteurs du
« Traité
constitutionnel »
La confusion des
genres et l’agrégat des appréhensions
Pouvons-nous résumer les
incertitudes qui se développent à
l’occasion de cette campagne
référendaire ? Elles vont de la peur de
l’avenir à la crainte présente du
chômage, de la peur de se trouver confronté aux
enjeux économiques à la crainte de devoir relever
des challenges de toute nature, sans compter les difficultés
vécues au quotidien … Bref, de quoi rendre le
cheval rétif face à l’obstacle, au
risque de désarçonner son cavalier. Pourtant, les
appréhensions sont bien réelles. Elles reposent
sur des faits (par exemple les délocalisations et la
concurrence très vive des pays à bas salaires) Il
ne s’agit donc pas de les sous-estimer.
Concernant les challenges inhérents
à un monde en mutation, remarquons tout d’abord
que ce n’est pas tant la France qui, dans
l’arène européenne, se trouve
confrontée à ses homologues, mais la France et
ses partenaires européens qui, tous ensemble, font face
à la mondialisation et à son cortège
d’implications et de conséquences
économiques et sociales difficiles.
Le réveil est, d’une certaine
façon, brutal. Ainsi, après les promesses de
lendemains meilleurs, dont les « trente-cinq
heures » furent momentanément porteuses,
voilà peut-être le retour à une
réalité de terrain qui demeure une contrainte
humaine de tous les temps, à savoir la
nécessité d’un travail et
d’un effort soutenu (agrémenté, certes,
de vacances bien méritées) Un tel discours
n’a, il faut bien en convenir, rien de
démagogique. Mais a t’on le droit
d’être démagogue en politique, au risque
d'être livré à des lendemains qui
déchantent ?
Revenons pourtant au débat
européen. Il serait non seulement vain, mais tout aussi
illusoire de vouloir accuser l’Europe de toutes les
difficultés et de tous les maux. La
réalité des challenges est bien
présente, avec ou sans Constitution européenne
à la clé. Une Europe mieux organisée
peut-elle les affronter plus efficacement ? La
réponse à cette question apparaît a
priori positive dès lors que nous croyons que
l’Union fait la force. Sinon, ce serait admettre que
l’Europe, puissance économique à
l’échelle mondiale, demeure politiquement
quasi-inexistante. Cependant, cette simple constatation ne suffit pas,
il faut bien en convenir, à susciter un oui sans restriction
en réponse à une constitution
européenne telle qu’elle nous est
présentée.
Un bref retour sur la
construction européenne
Toutefois, avant d’examiner le texte
constitutionnel, un bref retour sur l’histoire de
l’Europe contemporaine semble nécessaire.
L’Europe a été portée sur
les « fonds baptismaux » (je
présente ici mes excuses à tous les
laïcs dont, je m’empresse de le dire, je fais aussi
partie) par des hommes de grands talents qui ont d’abord vu
la finalité de construire « l’Europe des
hommes » : une construction devenue
possible grâce aux rapprochements d’Etats servant
d’intermédiaires et de moyens à cette
réalisation. Une telle idée était
plutôt révolutionnaire lorsque le premier
traité européen fut signé à
Rome en 1957. Il amorçait une nouvelle ère qui
allait de pair avec la réconciliation franco-allemande.
L’objectif avoué était bien
évidemment aussi d’arrimer le continent
européen à la paix.
Toutefois, les pères fondateurs de
l’Europe n’en étaient pas moins des
réalistes, pour ne pas dire des pragmatiques. A
première vue, les premiers engagements étaient
fort modestes. Aujourd’hui, ils apparaîtraient
même limités. En effet, à
l’origine, il s’agissait seulement de mettre en
place une « Communauté du Charbon et de
l’Acier » Il est vrai que, si
l’on se reporte un demi-siècle en
arrière, les secteurs en question figuraient en bonne place
dans l’économie. Les enjeux qu’ils
représentaient ont fini progressivement par
s’estomper. Puis, sous la présidence de Georges
Pompidou, vint s’ajouter le volet de la politique agricole
commune. Elle accompagna la mutation des campagnes et,
corrélativement, l’industrialisation de notre
pays. Ce n’est donc que bien plus tard que sera
initiée la politique monétaire
européenne, dont l’euro est devenu
l’emblème. Autant dire que le cheminement
européen a été marqué par
de nombreuses étapes. D’ailleurs, si
quelqu’un avait voulu d’emblée parvenir
à de tels résultats, l’échec
aurait été certain et …
immédiat.
Il convient aussi de rappeler que les
progrès enregistrés l’ont
été après de longues et
âpres négociations qualifiées de
« marathons » Un mot aussi au
sujet des traités. Le traité de Maastricht
constitua une étape importante, certes contestée
mais essentielle, pour l’avènement de
l’Europe économique (libre circulation des biens
et des personnes, liberté économique,
préparation et mise en œuvre de l’euro
…) Cependant, la construction européenne connut
une étape politiquement délicate à
Nice en 2001 où il fut débattu essentiellement de
la question de la représentation des Etats et de
l’organisation de l’Union. Le contexte en fut
marqué par des dissensions qui sont restées dans
les mémoires des observateurs et analystes.
Les étapes
de l’élaboration de la
« Constitution » et son contenu
Comme nous le savons, le traité de Nice
marqua une étape inachevée. Il se conclut par la
constatation d’un acquis constitutionnel à minima
face à ce qu’il fallut bien considérer
comme une impossibilité de faire mieux. Il fut alors
décidé de réunir une Convention (dont
M. Valéry Giscard d’Estaing fut nommé
Président) L’objectif assigné
à cette Convention était de débattre
afin d’élaborer des propositions en vue de sceller
l’organisation et l’avenir des Institutions
européennes. Au sein de cette commission
siégèrent (ou furent invités
à donner leur avis) des hommes politiques, des
représentants du monde économique et social ainsi
que des membres de la société civile.
Même s’il est incontestable
que le travail réalisé par cette commission
mérite le respect, il ne peut bien évidemment
qu’être soumis à validation par les
citoyens des différents pays ou par leurs
représentants. Le Président de la
République a décidé que les
Français se prononceront par
référendum sur l’adoption du
« traité
constitutionnel » Nous allons donc revenir sur les
implications de ce choix.
Tout d’abord, la question se pose de
savoir si ce texte contient de réelles avancées
par rapport au traité de Nice. La réponse est
incontestablement oui. Toutefois, tant son contenu que sa
présentation demeurent discutables.
Evoquons tout d’abord les
avancées qu’il représente. En
particulier, le projet de constitution adopté par les Chefs
d’Etat, sous réserve de ratification, donne un
caractère juridique à ce qui
n’était auparavant que de simples recommandations
(par exemple, la charte fondamentale des Droits de l’Union
qui ne figure plus simplement en annexe, mais en partie II du
traité) Cela donne les moyens de lutter contre toutes les
formes de discrimination, afin de mieux garantir
l’égalité entre les citoyens, y-compris
entre les hommes et les femmes. Le traité
délimite bien évidemment l’organisation
des organes représentatifs et institutionnels de
l’Union européenne
(Parlement, Commission, Conseil des Chefs d’Etat et
de gouvernement, Conseil des Ministres, Présidence, Cour
Européenne de Justice …) Il confirme par ailleurs
des dispositions existantes, dont la libre circulation des biens et des
personnes. A cet égard, la liberté vaut, certes,
incontestablement mieux que son absence. S’il
s’agit de pratiquer un simple rappel de bon sens, mieux vaut
en effet vivre dans l’espace européen que nous
connaissons plutôt que dans l’espace
soviétique d’avant la perestroïka. En
outre, au niveau des institutions, une importance accrue est en
principe accordée au Parlement européen qui
pourra, non seulement discuter des lois qui lui sont
proposées, mais en présenter lui-même.
Enfin, l’Europe politique pourra mieux faire entendre sa
voix, d’une part par l’entremise d’un
Ministre des Affaires étrangères, et
d’autre part, sous l’autorité
d’un Président de l’Union. Autre point
important, ceci afin d’éviter les situations de
blocage dans les processus de décision, la
« majorité
qualifiée » des membres sera requise pour
l’adoption des résolutions, c’est
à dire que pour l’emporter, une
majorité de 55 % pour cent des votants sera
nécessaire, sous réserve qu’elle
représente au moins 65 % de la population de
l’Union. Voilà en ce qui concerne ce premier
survol général.
Les sujets qui fâchent !
Réglons tout d’abord quelques
sujets de polémique qui, à notre avis, doivent
être abordés séparément de
l’étude du texte qui nous est proposé.
C’est le cas de la question de
l’adhésion de la Turquie, laquelle doit faire
l’objet d’un traitement distinct. En outre,
c’est aussi en partie le cas (en partie seulement, car elle
touche du doigt des questions fondamentales) d'une directive
européenne relative aux services qui est venue semer le
trouble dans l’opinion. Beaucoup craignent en effet
qu’elle n’entraîne une
déréglementation ou un ajustement social sur les
moins disants. Ce point mérite plus qu'une simple attention,
d’autant qu’il fait douter de l’aptitude
même de l’Europe nouvelle formule, dont on nous
vante les mérites, ainsi que des Etats qui la composent,
à pouvoir prendre des mesures de sauvegarde en
matière économique.
Cependant, la pierre d’achoppement
principale entre partisans et adversaires du oui (ou partisans du non)
demeure l’orientation (qualifiée ou
supposée de) libérale du projet de constitution,
de même que sur ce que d’aucuns
considèrent comme une insuffisante prise en compte de
critères sociaux. De tels sujets prêtent
incontestablement à discussion et à
« auto détermination »
en fonction de ce que chacun souhaite y intègrer. Cependant,
d’une certaine façon, la question qui devrait se
poser est-elle bien celle-ci, autrement dit, le problème ne
se situerait t’il pas ailleurs ?
Excluons
d’abord, et si possible, toute forme de chantage
(à la limite de la manipulation mentale, car occultant
délibérément le véritable
débat) qui s’exposerait ainsi :
« Soit vous vous contentez de ce qui nous est
proposé, et – rassurez-vous –
nous y prendrons le meilleur, soit nous reviendrons à la
case départ … avec moins !
Il faut cependant bien admettre que les
rédacteurs du traité constitutionnel ont
donné quelques bâtons pour se faire battre. En
effet, en lisant ces longs textes (beaucoup trop prolixes
d’ailleurs), le lecteur a très clairement
l’impression de lire le compte-rendu du travail de la
Commission présidée par M. Valéry
Giscard d’Estaing. On est surtout frappé par
certaines confusions des genres auxquelles viennent s’ajouter
plusieurs maladresses significatives (ou
« lapsus », à supposer
que cela en soit d’ailleurs)
Des erreurs regrettables
Ce qui frappe à la lecture de cette
prose constitutionnelle, c’est l’absence de
distinction entre ce qu’il conviendrait d’appeler,
d’une part une Constitution européenne, et
d’autre part, un traité d’accompagnement
engageant aussi les parties prenantes, mais selon des
modalités différentes. Examinons les
conséquences de cette
« non-distinction » qui donne des
éléments de poids aux partisans du non.
En effet, la Constitution ne devrait en
réalité porter que sur les parties I et II de
« l’amalgame » qui nous
est présenté sous le vocable de
« traité
constitutionnel » En effet, qu’est-ce
qu’une Constitution ? C’est une loi
fondamentale qui, s’inscrivant dans la durée,
rappelle les principes et les finalités du
« vivre ensemble » tout en
définissant et organisant les Institutions qui en seront
à la fois les maîtres d’œuvres
et les garantes. C’est précisément ce
qui est consigné dans la partie I du traité
constitutionnel qui, fort étrangement, ne porte cependant
pas de tête de chapitre explicite ! A cela
s’ajoute (c’est l’objet de la partie II)
la Charte des Droits fondamentaux de l’Union (elle garantit
et protège la liberté et les droits des citoyens)
Voilà donc l’essentiel de ce
qui devrait être retenu
sous le vocable de constitution européenne.
Hors le constat ne s’arrête
pas là : une partie III vient, de façon
contradictoire et malencontreuse, s’ajouter à cet
ensemble. Elle est intitulée :
« Les politiques et le fonctionnement de
l’Union » Que vient donc faire un
énoncé de politique économique
gouvernementale dans un texte de nature constitutionnelle ? A titre de
comparaison, viendrait-il à l’idée de
quelqu’un d’inscrire dans la Constitution
française les orientations à venir du
gouvernement de la République, que celles-ci soient ou non
libérales ou, pire encore, de gauche ou de droite ?
C’est pourtant ce qu’implique la partie III du
texte dit « constitutionnel »
Ainsi, y trouve t’on écrit (art. III-148) que
« Les Etats membres s’efforcent de
procéder à la libéralisation des
services au-delà de la mesure qui est obligatoire en vertu
de la loi-cadre européenne … si leur situation
économique générale le
permet » ! Hors, il apparaît
évident qu’il doit revenir à chacun des
Etats, pris individuellement, de déterminer le niveau de
libéralisation des services (y-compris publics)
qu’il souhaite mettre en œuvre. Il peut aussi
s'agir, pour une part, d'une délégation de
services publics. Précisons, et cela va sans dire, que cela
doit être fait dans le cadre de choix politiques et
économiques proposés à
l’acceptation des citoyens. En outre, certains passages de la
partie III viennent rappeler
malencontreusement l’expression utilisée
dans la partie I, à savoir que « la
concurrence est libre et non faussé »
Soit, mais cela représente à
l’évidence un excès de zèle.
La formule consacrée antérieurement et qui
semblait tout à fait suffisante parlait de
« libre circulation des personnes, des biens, des
services et des capitaux dans l’espace
économique européen» Voilà
ce qui fait craindre, non sans raison, un risque
d’excès de libéralisme
évoqué par les partisans du non. Cet
excès de zèle peut-il être
considéré comme anodin ?
Qu’un texte complémentaire
traitant de la politique économique soit inclus dans un
accord européen n’est bien évidemment
pas condamnable en soi, mais il ne doit pas, à
l’évidence, être gravé dans
le marbre de la même façon. En tout
état de cause, il devrait permettre une certaine souplesse
et adaptation laissée à la libre
appréciation des gouvernements des pays concernés
qui viendraient le revisiter (autrement dit l'évaluer ou le
réévaluer au besoin) à intervalles
réguliers. Les dispositions qui régissent cet
aspect doivent donc permettre une certaine
réactivité, bien entendu
à l'intérieur d'un cadre
réglementaire qui ne peut être remis en cause
à chaque occasion.
De ce point de vue, le traité
constitutionnel n'est pas en phase avec le type de consensus
majoritaire que l’on est en droit d’attendre.
Le mieux est-il,
cette fois, l’ennemi du bien ?
Si le non l’emporte, la construction
européenne en sera t’elle compromise ? En
fait, ce n'est pas un argument qui devrait être
invoqué, car ce n'est pas la question posée,
même s'il apparait que des hommes politiques perdent leur
sang-froid à l'approche de difficultés,
fussent-elles réelles et sérieuses. Cette fois,
l'exception pourrait confirmer la règle selon laquelle le
mieux est l'ennemi du bien (l'excès de zèle se
trouve déjà, ainsi que nous l'avons vu, non pas
tant chez la plupart de ceux qui voudraient un meilleur
traité, mais chez les rédacteurs du
traité qui n'ont été ni assez concis,
ni suffisamment clairs ; des ambiguïtés notables
subsistent ainsi qu'indiqué). Cela devrait donc permettre
une clarification salutaire dans le sens que nous venons d'exposer,
à savoir - précisément - la
distinction entre, d’une part, les dispositions
véritablement d’ordre constitutionnel et,
d’autre part, les dispositions se trouvant être du
ressort de la politique économique et sociale. Il
n’est d’ailleurs pas impossible que quelques
surenchères aient conduit à ce
résultat équivoque : plus de social
à condition d’y mettre, paradoxalement plus de
libéralisme. Un mélange apparemment incompatible.
A notre avis, la question n’est pas de savoir s’il
faut mettre plus de social ou plus d’économie dans
une Constitution. La véritable question est de n’y
mettre que ce qui concerne son véritable champ
d’application !
Ce que nous pouvons craindre, c’est bien
évidemment la perte de temps éventuelle
occasionnée par des atermoiements. En particulier, en cas de
succès du non, la mise en œuvre des mesures
novatrices au nombre desquelles figure la Charte des droits
fondamentaux de l’Union risque d’en faire les
frais. Pourtant, doit-on fermer les yeux sur les aspects discutables
que nous venons de rappeler, au risque d'aller vers des
déconvenues elles-même tout aussi regrettables,
sinon plus ? N'aurait-on pas mieux fait d'y penser
plus tôt ? Il ne s'agit sans doute pas
une négligence délibérée,
mais d'un de manque de perspicacité sur des
questions aussi importantes. En outre, lequel
d'entre nous, dans sa vie privée, apposerait sa signature en
bas d'un document contractuel qui contiendrait des clauses trop
discutables ou ambigues risquant, ultérieurement, de
susciter des déconvenues et de donner prétexte
à des contentieux quasi-certains ?
Une Europe en panne
d’ambitions
Il reste un autre point à aborder.
Comment ne pas évoquer le manque d’ambition qui
accompagne la proposition
« constitutionnelle » (exception
faite, bien entendu, des déclarations d’intention
par ailleurs excellentes, mais qui ne donnent pas encore lieu
à projets en voie de concrétisation de la part
des hommes politiques) !
Nombre d’arguments des
pro-constitutionnalistes tombent à plat. Ce sont davantage
des arguments pris au passé que des promesses et engagements
pour l’avenir. Ainsi en va t’il
de l’Europe foyer de
paix pour notre Continent. Certes, le fait n’est pas
contestable, mais en l'absence - heureuse - de menace directe, tangible
et immédiate, les jeunes générations
rangent déjà l’argument au nombre des
acquis. Il en est de même de la liberté de
circulation des personnes, de la possibilité
d’installation dans d’autres pays ou encore de la
validation des formations, c’est-à-dire autant de
dispositions, soit déjà existantes, soit pouvant
être intégrées sans qu’il
soit nécessaire de parler d’évolution
institutionnelle ou constitutionnelle significative.
Reste une considération
délicate voire utopique, celle d’une Europe
parlant d’une seule voix. Cela relève pour
l’instant du domaine de la fiction, du moins dans un avenir
prévisible, bien qu’il soit souhaitable que cela
se produise le plus souvent possible. En outre, ne verrons-nous pas les
particularismes régionaux et nationaux reprendrent du poil
de la bête en telle ou telle circonstance ? Il
faudra pourtant les interpréter comme des signes stimulant
la vitalité de l'Europe, comme une contribution à
un débat qui doit, de toute façon, se poursuivre.
Exit aussi, bien entendu, tout débat
éventuel sur les avantages et les inconvénients
comparés de la supranationalité (autrement dit
jusqu'où peut-on aller ?) et de l’Europe des
Etats, autant de sources de dissonances potentielles.
L’accord, si accord il y a, se fera donc, dans les
circonstances actuelles, sur la base du plus petit
dénominateur commun ou plus exactement,
hélas, sur la base de la plus grande
ambiguïté commune ! C’est la raison pour
laquelle, cette façon de chercher à brusquer les
choses en vue d'obtenir un accord à
l’arraché paraît discutable, au moins
avant d'avoir évalué la possibilité
d'atteindre un niveau de " consensualité " viable.
En l’absence de menace
extérieure immédiate (la concurrence
économique des pays émergents serait pourtant
bien à considérer comme telle), aucune grande
ambition ne semble donc devoir émerger pour être
portée avec conviction et détermination. De ce
point de vue, nous dirions plutôt que, dans cette relative
désespérance du quotidien européen,
chacun semble privilégier sa survie et son petit bonheur,
qu’il essaie de préserver tant bien que mal au fil
de jours qui se ressemblent !
Si nous en restons aux apparences (qui, nous le
craignons, recouvrent une authentique réalité),
nous demeurons dans l’ère du productivisme et de
la recherche du quantitatif, au détriment du qualitatif et
du bien-être. Autrement dit nous n’accordons
– du moins pour l’instant – que peu de
considération au développement durable, y-compris
sur notre Continent dit développé. Il y a
là, probablement encore, quelques sources de repentir
potentiel.
Ce constat nous
laisse présager des amertumes qui viendront tôt ou
tard. Tant que les menaces et les dangers ne seront
qu’apparents ou relativement éloignés,
nous vivrons sous le règne des replis sur soi et de
l’égoïsme réunis par
défaut sous une même bannière, fut-elle
européenne. Ces anti-valeurs l’emporteront donc,
du moins provisoirement, sur la solidarité et
l’engagement responsable. C’est sans doute bien
dommage pour l’Europe et ses composantes. Dans un tel
contexte, force est de constater que la citoyenneté
européenne demeure a minima. Tout ce passe comme si les
Etats européens voulaient se garder la
propriété de leurs citoyens-habitants ou
résidents. Exit aussi une citoyenneté
européenne réelle et
« exigeante » Cette Europe
confuse, dont les contours ne sont pas suffisamment
esquissés, mérite t’elle que
l’on vote pour elle, du moins à ce que nous
pourrions appeler son stade de son " sous-développement " ?
La présentation faite du texte
constitutionnel n'en reflète pas véritablement
les enjeux. Considérer les aspects
réglementaires, juridiques et institutionnels,
c’est - dans le cas d’espèce -
forcément nécessaire, mais cela n’est
en rien mobilisateur. Les motivations font défaut ainsi que
nous l’avons vu. Comment se lancer dans un mariage
où nombre de doutes et d’interrogations subsistent
encore alors que, dans le même temps, l’on sent
bien que le feu de la passion vacille. Le temps du sursaut ou de
l’alternative crédible ne semble pas encore venu
(de toute façon, la crédibilité des
hommes politiques - au moins en qui concerne la France - continue de
poser problème. C’est peu dire qu’elle
n’arrange pas les choses)
Une Europe qui peut encore se redresser !
Serions-nous en train de nous éloigner
du rêve européen des pères
fondateurs ? Qu’il nous soit permis cependant de
leur adresser, à titre posthume, une pensée
reconnaissante, de même que nos plus vifs
remerciements ! Tirons-en aussi un enseignement pour que
chacun d’entre nous se
montre tout à la fois digne et à la hauteur de la
voie qu’ils ont tracée ! Ouvrons-nous au
dialogue pour construire ensemble notre Maison commune, cette
Europe que nous appelons de nos vœux : une
Europe prospère, démocratique et respectueuse de
ses citoyens et du Monde qui l’entoure ! Une Europe
néanmoins plus simple à comprendre (comme nous
l'avons vu, le projet constitutionnel propose beaucoup trop
d’articles, de même que trop d'articles auxquels il
est possible de faire dire tout et leur contraire. Autrement dit, un
texte plutôt mal ficelé qui nous
prépare de nombreuses déconvenues : risque de
réelle pagaille sur le plan juridique - imaginons que
d'assez nombreux avocats du désordre se frottent d'ores et
déjà les mains ! De ce point de vue, tout cela
n'est - il faut bien le dire - pas suffisamment pensé)
Ne nous méprenons pourtant pas. Il
s’agit bien de construire des fondations suffisamment larges
qui permettront, par la suite, de mieux parachever le gros
œuvre. Quant à l’habillage des
pièces, chacun le fera (oui, à sa
manière) selon sa créativité et ses
goûts, certes dans le respect d’un cahier des
charges mûrement réfléchi, de
même qu’établi selon des
procédures démocratiques, c'est-à-dire
ayant donné lieu à débat
contradictoire préalable.
L’Europe a besoin d’une
Constitution, oui, mais probablement pas tout à fait sous
les modalités et les formes revêtues par
celle-ci ! La copie est donc, sur certains points,
à revoir. Si nous y étions autorisés,
nous porterions même l’annotation suivante
: « Progrès encourageants. Peut
néanmoins mieux faire, très certainement en
beaucoup plus simple et en plus explicite …
notamment en séparant ce qui est du domaine constitutionnel
de ce qui constitue les orientations économiques
gouvernementales » Comprenons-bien qu’une
Constitution européenne digne de ce nom ne peut se proposer
et se vendre à l’arraché. Elle
mérite beaucoup mieux, c’est-à-dire une
réelle adhésion. Encore quelques efforts
(collectifs) et nous y serons presque ! Ne nous y trompons
pas non plus : nous ne participons pas à un match
qui opposerait la France à ses homologues
européens. Nous sommes partie prenante d’un match
« gagnant-gagnant » avec nos
partenaires !
René Saens,
15 avril 2005.
©
Annoncesno1.com - le magazine, 5
janvier 2005
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