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FORTE SERA LA VAGUE … DU RENOUVEAU - Chronique de René
Saens
- Bien que
cet article ait été écrit fin 2004
dans les circonstances particulières rappelées
ci-après, il n'a - nous semble t'il - rien perdu de
son acuité. Un grain de sel (autrement dit un zeste
de réflexion et d'humanité) à ajouter
au choc des images et des photos -
A
défaut d’être directement
touchés dans notre chair, nous avons tous
été particulièrement sensibles au
drame qui a frappé l’Asie en ce jour de
décembre 2004. Il est vrai que les
éléments
déchaînés ont porté atteinte
à l'intégrité physique, non seulement
des populations locales - les autochtones -, mais aussi à
celle de nos correlégionnaires touristes et aventuriers en
« terra incognita » Le temps de revenir ici sur
certains aspects, connus ou méconnus, d’un
contexte économique et social (touristique pour certains,
humanitaire pour d’autres) que nous ne pouvons plus
prétendre méconnaître.
L’occasion aussi d’apporter quelques notes
d’espoir dans un environnement qui appelle cependant
à la circonspection et à la vigilance. Avec,
enfin, les inévitables leçons qu’il
conviendrait d’en tirer.
Un paysage de
carte postale
Le
ciel, le soleil, la mer et, probablement aussi, tous les plaisirs
s’étaient donnés rendez-vous. Dans une
même unité de lieu, de temps et
d’action, se trouvaient rassemblés, sur le sable
ou près du sable, un assortiment
d’humanité et de nature sauvage. Il y avait
là des hommes, des femmes, des enfants, des palmiers, des
reflets bleus et verts qui se jouaient de l’écume
et de la mer. L’ensemble se fondait, à perte de
vue, dans des eaux où nageaient –
peut-être tout aussi heureux de vivre – des
poissons multicolores. Une carte postale, à elle seule, ne
saurait donner un aperçu objectif d’un tel
décor digne de la plus grande civilisation des loisirs que
la terre ait jamais portée.
Soudain,
traversant le décor fabriqué par les dieux pour
le plus grand plaisir de l’homme devenu dieu des vacances
exotiques, un flot déferlant est sorti du
tréfonds de l’océan. Il est venu
balayer ce cadre presque irréel, l’a
submergé avant de l’engloutir et de
l’arracher à ses fondations. Du décor
hollywoodien, il ne restait plus que les débris des
carcasses, que les éléments d’une
vulgaire structure qui aurait été
habillée non de carton pâte, mais de papier
mâché.
Le paradis artificiel entrevu,
rêvé ou exploré par les sens exposait,
dans les minutes suivantes, son caractère
éphémère et sa fragilité !
Plus fragile encore que les bungalows sur pilotis balayés,
non plus par la houle fraîche et revigorante venue du large,
mais par la force brutale d’un tsunami qui n’avait
su faire aucune distinction entre le beau et le laid, le naturel et le
surfait. Il n’avait pas davantage fait de
différence entre le Bien et le Mal que, en divers coins de
la planète, certains nous disaient être en train,
les uns de défier ou de provoquer, les autres
d’humaniser ou de délivrer dans la douleur.
La
scène et l’envers du décor
Sur la scène, il y avait les acteurs – nous
dirions presque les stars – de ces rivages envahis par
l’industrie mondiale du tourisme. Bien sûr, nous
étions conscients que, en coulisse, des hommes et des femmes
s’activaient fébrilement. Leur but
n’était pas de déplacer des
décors dont la nature avait pensé, pour un temps,
qu’ils n’avaient point besoin
d’être dérangés, mais, plus
prosaïquement, d’assurer le confort et
l’intendance des « happy few », des
nouveaux « branchés et câblés
» des lieux à la mode. Si nous n’en
étions, nous aspirions un jour – même
sans l’avouer –, à en faire partie.
Des
habitants de ces territoires, de ces hommes et de ces femmes, que
savions-nous ? Pas grand chose à vrai dire. Nous savions que
certains d’entre eux étaient pêcheurs,
que d’autres subsistaient avec tout autant de
difficultés à l’intérieur
des terres, et que d’autres encore étaient venus
habiter plus près du rivage.
Comment
en effet ne pas être attiré par la
lumière dorée des hôtels «
construits en dur » qui, à l’instar
d’un bonheur entrevu, s’évadait en
nuages de félicité à travers les baies
vitrées. Sur ce terrain aussi, la concurrence
était rude, de même que les surenchères
: celles qui obligent à renouveler les tableaux rivalisant
d’audace jusqu’à en faire oublier les
couchers de soleil venus s’abîmer,
l’instant d’avant, sur l’onde
rougeoyante. Qui pouvait sortir indemne de la course
effrénée des flots, y-compris à
l’endroit où se réunissent
désirs d’évasion et plaisirs
à satisfaire ? Qui pouvait survivre : le jour et son soleil
éclatant ou bien la nuit et ses lueurs blafardes
ranimées parfois, et en d’autres circonstances,
à coups d’extasie ?
D’un
côté, et peu importe pourquoi diront certains, il
y avait ceux qui étaient venus pour des raisons tant
futiles, qu’utiles, multiples et variées : pour
l’amusement, pour la découverte d’une
géographie à portée d’avion,
pour assouvir une soif de sensations que les plus belles photos des
atlas et toutes les cartes postales réunies ne savaient, en
dépit des derniers perfectionnements, égaler : la
perception sensorielle. Ces raisons permettraient-elles, même
au prix d’un accident regrettable, de conduire …
au cœur de l’humain, à défaut
d’en éclairer les motivations ?
A
l’envers de ce décor de rêve et de cette
quête aux dépaysements, louable et sans prix, il y
avait, il y a et il y aura toujours ceux qui tirent leur subsistance
des retombées des activités
économiques et touristiques. Enfin, à quelques
dizaines de kilomètres de là, parfois
même moins, le raz de marée ne pouvait
épargner non plus les terres ingrates où le
touriste occidentalisé ne peut s’aventurer :
celles des rivalités ethniques, religieuses, tribales,
celles des conflits armés et des maladies
endémiques de l’humanité…
Quand
la tragédie n’épargne personne !
Nous avions presque failli nous y habituer : le malheur avait coutume
de frapper – pour ainsi dire à coup sûr
– les plus pauvres, les plus
déshérités et les plus
démunis (ceux dont, décidément,
l'esprit rétif oubliait de se tourner vers le bonheur et la
richesse) ! Et voilà qu’un tsunami
déchaîné, s’inspirant de
méthodes terroristes, venait frapper aveuglément.
Au comble de l’audace, il réussissait
même l’exploit, en certains lieux et places, de
faire « presque autant » de victimes chez les
représentants du monde nanti que parmi les autochtones.
Quel contraste ! Dans cette échelle de Richter des
évènements qui nous touchent, pouvions-nous
oublier, l’espace d’un instant, les tremblements de
terre d’Algérie ou de Turquie, les explosions
volcaniques qui secouent périodiquement les Andes
colombiennes, el Nino et les tornades qui s’abattent en
série sur l’Amérique Centrale. Quid
aussi des famines subsahariennes ?
Nous ne pouvons comparer ce qui
n’est pas comparable :
d’un côté, le sort de gens dont nous
ignorons presque tout, de l’autre, celui de parents,
d’amis, de compatriotes, de ressortissants de
communautés et de cultures que nous croyons
connaître. Soit, mais de là à penser
que la vie humaine a un poids et une valeur différente
suivant les latitudes, il y a un pas que personne n’osera
franchir ! Est-ce à dire que des moyens moins brutaux
pourraient mieux nous faire comprendre que le devoir de
solidarité s’étend bien
au-delà de nos frontières nationales respectives ?
Sur
la nouvelle déferlante : la responsabilité des
apprentis surfeurs
Pouvons-nous pour autant
affirmer que, en toute chose, malheur est bon
? Des initiatives positives se développent en effet sur les
décombres même des plus grands
désastres !
Ainsi,
en va t’il de la sensibilisation à la
tragédie asiatique (mais, n'en doutons pas, cette Asie s'en sortira).
Cette mobilisation sera probablement éphémère, bien que sans
précédent, venue de tous les coins de la
planète, tous horizons confondus.
D’anciens militaires (il est vrai, accoutumés
à la vue des champs de ruine) sont même
envoyés, derechef et sans stage de reconversion, pour
inventorier les besoins en secours, en aide et subsistance !
Si
la situation n’était pas, parfois, aussi dramatique, nous
nous réjouirions vivement de savoir qu’un infime
pourcentage du génie militaire sera à cette
occasion, probablement avec beaucoup de bon sens et
d’efficacité mis au service de l’aide
humanitaire (oublions un instant que la
générosité peut parfois être
intéressée). Pour certains, c'est spontané, pour
d’autres la question demeure éternellement posée.
En tout cas, pendant de longues années d'insouciance, trop peu
nombreux, furent ceux qui s'époumonèrent dans le désert, avant que des
engagements
– souvent tardifs ou ponctuels –
ne soient programmés. En règle
générale, ils étaient tout simplement absents
des agendas !
En
hommes vigilants, nous ne sommes ni ne voulons être dupes.
Cependant, cette fois encore, nous voulons bien croire en la
sincérité de tous, y-compris de ceux qui, prenant
appui sur le courant ascendant de l’instant, «
surferont sur la vague » provoquée par
l’élan de compassion et de solidarité.
Le monde pourra continuer à fabriquer des planches de salut,
y-compris pour les tendre aux nouveaux arrivants de
l’aide humanitaire. Nous serons même ravis de les
voir acquérir une certaine assurance dans la pratique de ce
sport d’un genre nouveau. Si, après être
devenus des sauveteurs et des moniteurs émérites,
nous devions les voir dispenser des leçons de savoir-faire,
nous n’en prendrions pas davantage ombrage !
La
saison des vœux nous fournit par ailleurs une occasion
particulière de pousser le raisonnement encore plus loin !
Gageons que, constatant les bienfaits des secours dispensés
dans la dignité et le respect des populations
éprouvées, les convertis de la
dernière heure (plus que jamais les bienvenus) feront,
à défaut d’un changement radical, un
ajout à leur programme. Par exemple, pourquoi ne
décideraient-ils pas de prélever une dîme sur leurs budgets militaires,
pour les réaffecter
à l’aide au développement ? En
collaboration avec leurs conseillers, ils pourront même en
revendiquer l’idée. Nous ne les contredirons pas,
car toute énergie dépensée en vaines
querelles serait en l’occurrence inutile. Seul, le
résultat devra être apprécié.
Quoiqu’il
en soit, nous nous engageons à rester humbles, quoique... Dans cette
histoire, au milieu du gué et des aléas
rencontrés, nous serons comme des hommes
de la préhistoire venant de réussir à allumer le feu de
l’espoir.
Dans l'entretien des pistes de réflexion, la
mémoire survivra pour nous aider à mieux appréhender l'avenir et
sa constuction. Pour conjurer le mauvais sort, trop
facilement évoqué, nous continuerons à
demander la mise en place de moyens de détection et de
prévention (autrement dit des moyens de protection civile).
Ne croyant pas à la fatalité, et avec le recul du
temps, nous irons au-delà de l’écorce
superficielle des événements. Ne croyant pas au prêt-à-porter
universel,
nous avancerons avec détermination, mais prudence, dans la
mise
en oeuvre des solutions. Faisant preuve d’esprit de
responsabilité, nous ferons davantage confiance aux
requêtes des populations qu’aux
décisions trop vites avancées par les experts en
tout genre. Pour faire taire nos préjugés, nous
n’imposerons donc rien. Enfin, pour une
meilleure efficacité, nous agirons dès
maintenant, en concertation ! A
défaut d’une véritable chaîne
de solidarité, nous ne ferons que tisser quelques fils
destinés, chaque fois que possible et autant que faire se
peut, à pallier les carences des chaînons
manquants. Peut-être, ne porterons-nous en germe que quelques
frêles idées. Le jour venu, d’autres
pourront les cultiver et les faire prospérer dans un jardin
où chacun pourra regader les
réussites. Ce jour-là, c’est probable,
nous pourrons paraître dépassés
… pourtant, nous aurons gagné. Pardon,
… le monde y aura gagné ! Avec tous nos
frères d’armes unis au sein de cette confrontation
pacifique et stimulante, nous nous abstiendrons de la vanité
de réclamer des décorations (même si
certaines sont plus méritées que d'autres). Nous
ne les revendiquerons pas davantage à titre posthume, et
pour cause ! D’ailleurs, quels types de
décorations pourraient bien nous être
nécessaires pour agir et faire ce qui est en notre pouvoir,
à supposer que ce ne soit notre devoir ?
Fidèles
au monde auquel nous aurons contribué, nous pourrons nous
laisser porter par une joie indicible. Tels des apprentis
esthètes ayant cherché, avec conviction et
passion, à apprécier les parfums,
saveurs et couleurs de vie, nous pourrons nous retirer sans
regrets et sur la pointe des pieds. Si nous ne sommes
assurés d’aller vers un autre paradis, nous ne
pourrons davantage affirmer que notre devoir sera accompli. Il nous
suffira cependant de savoir que les actions initiées se
trouvent déjà, pour l’essentiel, sur la
voie de l’accomplissement. Nous
aurons partagé des épreuves et des joies
aussi. D’une certaine façon, nous serons devenus
– si nous ne le sommes déjà
–, soit des « écorchés vifs
», soit des ressuscités à la vie, soit
des optimistes invétérés. Les plus
insouciants d’entre nous ne se sentiront en danger
que sur le long terme !
Nous réaffirmons, y-compris avec les balafrés de
coeur, notre volonté de partager « les jours
heureux » Au nombre de ceux-ci, figurent
déjà les souvenirs impérissables et
indestructibles, ceux qui auraient pu nous détruire mais
qui, en fait, nous ont construits. Il reviendra à ceux qui
le souhaitent ardemment de bien vouloir y ajouter les heures de l’espérance
folle à construire, s'ajoutant à celles plus banales (ou plus sereines) des jours ordinaires.
Quant
à la reconstruction matérielle, … elle
est déjà en cours.
A
défaut d’être définitivement
sauvé des eaux ou, à l’inverse, de la
sécheresse, ainsi surnagera ou s’en ira
peut-être pour revenir plus serein … «
tout le bonheur du monde ! »
René
Saens, le
4 janvier 2005
©
Annoncesno1.com - le magazine, 5
janvier 2005
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