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CONSTRUCTION EUROPENNE ET REFERENDUM : LE
MIEUX EST-IL L'ENNEMI DU BIEN ? -
Chronique de René Saens
4
février 2008. Le Parlement français, réuni en Congrès à Versaillles, a
voté la modification de la Constitution, ouvrant ainsi la voie, au
cours de la même semaine, à la ratification du Traité de Lisbonne, dit
traité simplifié. Outre son intérêt "historique", la présente
chronique, ainsi que celle qui la prolonge, continue de poser les bases
d'une réflexion tant préalable qu'accompagnatrice de la construction
européenne. Elle évoque aussi les challenges auxquelles elle doit
faire face.
Se référer aussi à la chronique ultérieure : Les Français sont Européens, oui mais... autrement !
Retour sur une construction difficile. Un
débat sur la Constitution européenne, peut-on
proposer mieux pour passionner les foules ? Souvenons-nous, en 2005 (à la mi-avril), et dans le cadre
élyséen, une séance de
questions-réponses avait initié la campagne sur le
référendum constitutionnel dont on connaît le résultant. Le débat
télévisé s'était
déroulé devant un parterre de jeunes adultes
supposés plus ouverts et positifs que leurs
aînés. Fausse bonne idée de conseillers
en communication ou tentative sincère de tenir un discours
pédagogique ?
A l'origine, la
question essentielle posée aux Français ne devait
pas porter à polémique. Dans son principe, elle
demeure celle-ci : « L’Europe doit-elle
disposer d’une Constitution, c’est à
dire de règles de fonctionnement stables et durables
?» Pour tout européen convaincu, il est tentant de
répondre spontanément par
l’affirmative. Cependant, la question
référendaire en recouvre plusieurs
autres : « Est-ce que le contenu de cette
constitution et du traité qui l'accompagne est bien
approprié ? » C’est là en
effet que se relèvent les premières
contradictions. Dès lors, d'autres interrogations viennent
à l’esprit quant au fond et aussi quant
à la forme : « Peut-on
répondre trop rapidement par oui ou par non à
cette question à choix et enjeux aussi
multiples ? »
Plan de cette chronique :
. " Exit " la politique spectacle ;
. La confusion des genres et l’agrégat des
appréhensions ;
. La construction européenne ;
. Les étapes de l’élaboration de la
Constitution et son contenu ;
. Les sujets qui fâchent ;
. Des erreurs regrettables ;
. Le mieux est-il, cette fois, l’ennemi du bien ?
. Une Europe en panne d’ambitions ;
. Une Europe qui peut encore se redresser.
" Exit " la Politique spectacle
L’Europe n’est pas un sujet
d’actualité spectacle, la démonstration
en a été apportée ! La
tentation démagogique ne peut, pas davantage, la sortir
d’une voie où sa construction risque de se trouver
entravée. Il est bien entendu fort louable de chercher
à faire admettre que nous voulons construire
l’Europe non seulement pour nous-mêmes, adultes en
activité, mais aussi pour nos enfants, ainsi que pour les
générations qui vont arriver sur le
marché du travail. Hélas, trois fois
hélas pourrait-on dire, nombre de nos concitoyens semblent
s’être mis à douter de
l’aptitude de ce Continent Europe à
porter leur espoir au quotidien. Il semble même que
des sentiments contraires aient vu le jour. Ils sont
désormais à l’œuvre dans un
tourbillon négatif, au point de nous contraindre
peut-être, après un atterrissage brutal,
à la cueillette des pâquerettes sur notre bonne
terre de France.
Dans cet exposé, nous allons chercher
à distinguer entre procès d’intention
et réalités, voire aussi entre maladresses et
incohérences des rédacteurs du
« Traité
constitutionnel »
La confusion des
genres et l’agrégat des appréhensions
Pouvons-nous résumer les
incertitudes qui se développent à
l’occasion de cette campagne
référendaire ? Elles vont de la peur de
l’avenir à la crainte présente du
chômage, de la peur de se trouver confronté aux
enjeux économiques à la crainte de devoir relever
des challenges de toute nature, sans compter les difficultés
vécues au quotidien … Bref, de quoi rendre le
cheval rétif face à l’obstacle, au
risque de désarçonner son cavalier. Pourtant, les
appréhensions sont bien réelles. Elles reposent
sur des faits (par exemple les délocalisations et la
concurrence très vive des pays à bas salaires) Il
ne s’agit donc pas de les sous-estimer.
Concernant les challenges inhérents
à un monde en mutation, remarquons tout d’abord
que ce n’est pas tant la France qui, dans
l’arène européenne, se trouve
confrontée à ses homologues, mais la France et
ses partenaires européens qui, tous ensemble, font face
à la mondialisation et à son cortège
d’implications et de conséquences
économiques et sociales difficiles.
Le réveil est, d’une certaine
façon, brutal. Ainsi, après les promesses de
lendemains meilleurs, dont les « trente-cinq
heures » furent momentanément porteuses,
voilà peut-être le retour à une
réalité de terrain qui demeure une contrainte
humaine de tous les temps, à savoir la
nécessité d’un travail et
d’un effort soutenu (agrémenté, certes,
de vacances bien méritées) Un tel discours
n’a, il faut bien en convenir, rien de
démagogique. Mais a t’on le droit
d’être démagogue en politique, au risque
d'être livré à des lendemains qui
déchantent ?
Revenons pourtant au débat
européen. Il serait non seulement vain, mais tout aussi
illusoire de vouloir accuser l’Europe de toutes les
difficultés et de tous les maux. La
réalité des challenges est bien
présente, avec ou sans Constitution européenne
à la clé. Une Europe mieux organisée
peut-elle les affronter plus efficacement ? La
réponse à cette question apparaît a
priori positive dès lors que nous croyons que
l’Union fait la force. Sinon, ce serait admettre que
l’Europe, puissance économique à
l’échelle mondiale, demeure politiquement
quasi-inexistante. Cependant, cette simple constatation ne suffit pas,
il faut bien en convenir, à susciter un oui sans restriction
en réponse à une constitution
européenne telle qu’elle nous est
présentée.
Un bref retour sur la
construction européenne
Toutefois, avant d’examiner le texte
constitutionnel, un bref retour sur l’histoire de
l’Europe contemporaine semble nécessaire.
L’Europe a été portée sur
les « fonds baptismaux » (je
présente ici mes excuses à tous les
laïcs dont, je m’empresse de le dire, je fais aussi
partie) par des hommes de grands talents qui ont d’abord vu
la finalité de construire « l’Europe des
hommes » : une construction devenue
possible grâce aux rapprochements d’Etats servant
d’intermédiaires et de moyens à cette
réalisation. Une telle idée était
plutôt révolutionnaire lorsque le premier
traité européen fut signé à
Rome en 1957. Il amorçait une nouvelle ère qui
allait de pair avec la réconciliation franco-allemande.
L’objectif avoué était bien
évidemment aussi d’arrimer le continent
européen à la paix.
Toutefois, les pères fondateurs de
l’Europe n’en étaient pas moins des
réalistes, pour ne pas dire des pragmatiques. A
première vue, les premiers engagements étaient
fort modestes. Aujourd’hui, ils apparaîtraient
même limités. En effet, à
l’origine, il s’agissait seulement de mettre en
place une « Communauté du Charbon et de
l’Acier » Il est vrai que, si
l’on se reporte un demi-siècle en
arrière, les secteurs en question figuraient en bonne place
dans l’économie. Les enjeux qu’ils
représentaient ont fini progressivement par
s’estomper. Puis, sous la présidence de Georges
Pompidou, vint s’ajouter le volet de la politique agricole
commune. Elle accompagna la mutation des campagnes et,
corrélativement, l’industrialisation de notre
pays. Ce n’est donc que bien plus tard que sera
initiée la politique monétaire
européenne, dont l’euro est devenu
l’emblème. Autant dire que le cheminement
européen a été marqué par
de nombreuses étapes. D’ailleurs, si
quelqu’un avait voulu d’emblée parvenir
à de tels résultats, l’échec
aurait été certain et …
immédiat.
Il convient aussi de rappeler que les
progrès enregistrés l’ont
été après de longues et
âpres négociations qualifiées de
« marathons » Un mot aussi au
sujet des traités. Le traité de Maastricht
constitua une étape importante, certes contestée
mais essentielle, pour l’avènement de
l’Europe économique (libre circulation des biens
et des personnes, liberté économique,
préparation et mise en œuvre de l’euro
…) Cependant, la construction européenne connut
une étape politiquement délicate à
Nice en 2001 où il fut débattu essentiellement de
la question de la représentation des Etats et de
l’organisation de l’Union. Le contexte en fut
marqué par des dissensions qui sont restées dans
les mémoires des observateurs et analystes.
Les étapes
de l’élaboration de la
« Constitution » et son contenu
Comme nous le savons, le traité de Nice
marqua une étape inachevée. Il se conclut par la
constatation d’un acquis constitutionnel à minima
face à ce qu’il fallut bien considérer
comme une impossibilité de faire mieux. Il fut alors
décidé de réunir une Convention (dont
M. Valéry Giscard d’Estaing fut nommé
Président) L’objectif assigné
à cette Convention était de débattre
afin d’élaborer des propositions en vue de sceller
l’organisation et l’avenir des Institutions
européennes. Au sein de cette commission
siégèrent (ou furent invités
à donner leur avis) des hommes politiques, des
représentants du monde économique et social ainsi
que des membres de la société civile.
Même s’il est incontestable
que le travail réalisé par cette commission
mérite le respect, il ne peut bien évidemment
qu’être soumis à validation par les
citoyens des différents pays ou par leurs
représentants. Le Président de la
République a décidé que les
Français se prononceront par
référendum sur l’adoption du
« traité
constitutionnel » Nous allons donc revenir sur les
implications de ce choix.
Tout d’abord, la question se pose de
savoir si ce texte contient de réelles avancées
par rapport au traité de Nice. La réponse est
incontestablement oui. Toutefois, tant son contenu que sa
présentation demeurent discutables.
Evoquons tout d’abord les
avancées qu’il représente. En
particulier, le projet de constitution adopté par les Chefs
d’Etat, sous réserve de ratification, donne un
caractère juridique à ce qui
n’était auparavant que de simples recommandations
(par exemple, la charte fondamentale des Droits de l’Union
qui ne figure plus simplement en annexe, mais en partie II du
traité) Cela donne les moyens de lutter contre toutes les
formes de discrimination, afin de mieux garantir
l’égalité entre les citoyens, y-compris
entre les hommes et les femmes. Le traité
délimite bien évidemment l’organisation
des organes représentatifs et institutionnels de
l’Union européenne
(Parlement, Commission, Conseil des Chefs d’Etat et
de gouvernement, Conseil des Ministres, Présidence, Cour
Européenne de Justice …) Il confirme par ailleurs
des dispositions existantes, dont la libre circulation des biens et des
personnes. A cet égard, la liberté vaut, certes,
incontestablement mieux que son absence. S’il
s’agit de pratiquer un simple rappel de bon sens, mieux vaut
en effet vivre dans l’espace européen que nous
connaissons plutôt que dans l’espace
soviétique d’avant la perestroïka. En
outre, au niveau des institutions, une importance accrue est en
principe accordée au Parlement européen qui
pourra, non seulement discuter des lois qui lui sont
proposées, mais en présenter lui-même.
Enfin, l’Europe politique pourra mieux faire entendre sa
voix, d’une part par l’entremise d’un
Ministre des Affaires étrangères, et
d’autre part, sous l’autorité
d’un Président de l’Union. Autre point
important, ceci afin d’éviter les situations de
blocage dans les processus de décision, la
« majorité
qualifiée » des membres sera requise pour
l’adoption des résolutions, c’est
à dire que pour l’emporter, une
majorité de 55 % pour cent des votants sera
nécessaire, sous réserve qu’elle
représente au moins 65 % de la population de
l’Union. Voilà en ce qui concerne ce premier
survol général.
Les sujets qui fâchent !
Réglons tout d’abord quelques
sujets de polémique qui, à notre avis, doivent
être abordés séparément de
l’étude du texte qui nous est proposé.
C’est le cas de la question de
l’adhésion de la Turquie, laquelle doit faire
l’objet d’un traitement distinct. En outre,
c’est aussi en partie le cas (en partie seulement, car elle
touche du doigt des questions fondamentales) d'une directive
européenne relative aux services qui est venue semer le
trouble dans l’opinion. Beaucoup craignent en effet
qu’elle n’entraîne une
déréglementation ou un ajustement social sur les
moins disants. Ce point mérite plus qu'une simple attention,
d’autant qu’il fait douter de l’aptitude
même de l’Europe nouvelle formule, dont on nous
vante les mérites, ainsi que des Etats qui la composent,
à pouvoir prendre des mesures de sauvegarde en
matière économique.
Cependant, la pierre d’achoppement
principale entre partisans et adversaires du oui (ou partisans du non)
demeure l’orientation (qualifiée ou
supposée de) libérale du projet de constitution,
de même que sur ce que d’aucuns
considèrent comme une insuffisante prise en compte de
critères sociaux. De tels sujets prêtent
incontestablement à discussion et à
« auto détermination »
en fonction de ce que chacun souhaite y intègrer. Cependant,
d’une certaine façon, la question qui devrait se
poser est-elle bien celle-ci, autrement dit, le problème ne
se situerait t’il pas ailleurs ?
Excluons
d’abord, et si possible, toute forme de chantage
(à la limite de la manipulation mentale, car occultant
délibérément le véritable
débat) qui s’exposerait ainsi :
« Soit vous vous contentez de ce qui nous est
proposé, et – rassurez-vous –
nous y prendrons le meilleur, soit nous reviendrons à la
case départ … avec moins !
Il faut cependant bien admettre que les
rédacteurs du traité constitutionnel ont
donné quelques bâtons pour se faire battre. En
effet, en lisant ces longs textes (beaucoup trop prolixes
d’ailleurs), le lecteur a très clairement
l’impression de lire le compte-rendu du travail de la
Commission présidée par M. Valéry
Giscard d’Estaing. On est surtout frappé par
certaines confusions des genres auxquelles viennent s’ajouter
plusieurs maladresses significatives (ou
« lapsus », à supposer
que cela en soit d’ailleurs)
Des erreurs regrettables
Ce qui frappe à la lecture de cette
prose constitutionnelle, c’est l’absence de
distinction entre ce qu’il conviendrait d’appeler,
d’une part une Constitution européenne, et
d’autre part, un traité d’accompagnement
engageant aussi les parties prenantes, mais selon des
modalités différentes. Examinons les
conséquences de cette
« non-distinction » qui donne des
éléments de poids aux partisans du non.
En effet, la Constitution ne devrait en
réalité porter que sur les parties I et II de
« l’amalgame » qui nous
est présenté sous le vocable de
« traité
constitutionnel » En effet, qu’est-ce
qu’une Constitution : c’est une loi
fondamentale qui, s’inscrivant dans la durée,
rappelle les principes et les finalités du
« vivre ensemble » tout en
définissant et organisant les Institutions qui en seront
à la fois les maîtres d’œuvres
et les garantes. C’est précisément ce
qui est consigné dans la partie I du traité
constitutionnel qui, fort étrangement, ne porte cependant
pas de tête de chapitre explicite ! A cela
s’ajoute (c’est l’objet de la partie II)
la Charte des Droits fondamentaux de l’Union (elle garantit
et protège la liberté et les droits des citoyens)
Voilà donc l’essentiel de ce
qui devrait être retenu
sous le vocable de constitution européenne.
Hors le constat ne s’arrête
pas là : une partie III vient, de façon
contradictoire et malencontreuse, s’ajouter à cet
ensemble. Elle est intitulée :
« Les politiques et le fonctionnement de
l’Union » Que vient donc faire un
énoncé de politique économique
gouvernementale dans un texte de nature constitutionnelle ? A titre de
comparaison, viendrait-il à l’idée de
quelqu’un d’inscrire dans la Constitution
française les orientations à venir du
gouvernement de la République, que celles-ci soient ou non
libérales ou, pire encore, de gauche ou de droite ?
C’est pourtant ce qu’implique la partie III du
texte dit « constitutionnel »
Ainsi, y trouve t’on écrit (art. III-148) que
« Les Etats membres s’efforcent de
procéder à la libéralisation des
services au-delà de la mesure qui est obligatoire en vertu
de la loi-cadre européenne … si leur situation
économique générale le
permet » ! Hors, il apparaît
évident qu’il doit revenir à chacun des
Etats, pris individuellement, de déterminer le niveau de
libéralisation des services (y-compris publics)
qu’il souhaite mettre en œuvre. Il peut aussi
s'agir, pour une part, d'une délégation de
services publics. Précisons, et cela va sans dire, que cela
doit être fait dans le cadre de choix politiques et
économiques proposés à
l’acceptation des citoyens. En outre, certains passages de la
partie III viennent rappeler
malencontreusement l’expression utilisée
dans la partie I, à savoir que « la
concurrence est libre et non faussé »
Soit, mais cela représente à
l’évidence un excès de zèle.
La formule consacrée antérieurement et qui
semblait tout à fait suffisante parlait de
« libre circulation des personnes, des biens, des
services et des capitaux dans l’espace
économique européen» Voilà
ce qui fait craindre, non sans raison, un risque
d’excès de libéralisme
évoqué par les partisans du non. Cet
excès de zèle peut-il être
considéré comme anodin ?
Qu’un texte complémentaire
traitant de la politique économique soit inclus dans un
accord européen n’est bien évidemment
pas condamnable en soi, mais il ne doit pas, à
l’évidence, être gravé dans
le marbre de la même façon. En tout
état de cause, il devrait permettre une certaine souplesse
et adaptation laissée à la libre
appréciation des gouvernements des pays concernés
qui viendraient le revisiter (autrement dit l'évaluer ou le
réévaluer au besoin) à intervalles
réguliers Les dispositions qui régissent cet
aspect doivent donc permettre une certaine
réactivité, bien entendu
à l'intérieur d'un cadre
réglementaire qui ne peut être remis en cause
à chaque occasion.
De ce point de vue, le traité
constitutionnel n'est pas en phase avec le type de consensus
majoritaire que l’on est en droit d’attendre.
Le mieux est-il,
cette fois, l’ennemi du bien ?
Si le non l’emporte, la construction
européenne en sera t’elle compromise ? En
fait, ce n'est pas un argument qui devrait être
invoqué, car ce n'est pas la question posée,
même s'il apparait que des hommes politiques perdent leur
sang-froid à l'approche de difficultés,
fussent-elles réelles et sérieuses. Cette fois,
l'exception pourrait confirmer la règle selon laquelle le
mieux est l'ennemi du bien (l'excès de zèle se
trouve déjà, ainsi que nous l'avons vu, non pas
tant chez la plupart de ceux qui voudraient un meilleur
traité, mais chez les rédacteurs du
traité qui n'ont été ni assez concis,
ni suffisamment clairs ; des ambiguïtés notables
subsistent ainsi qu'indiqué). Cela devrait donc permettre
une clarification salutaire dans le sens que nous venons d'exposer,
à savoir - précisément - la
distinction entre, d’une part, les dispositions
véritablement d’ordre constitutionnel et,
d’autre part, les dispositions se trouvant être du
ressort de la politique économique et sociale. Il
n’est d’ailleurs pas impossible que quelques
surenchères aient conduit à ce
résultat équivoque : plus de social
à condition d’y mettre, paradoxalement plus de
libéralisme. Un mélange apparemment incompatible.
A notre avis, la question n’est pas de savoir s’il
faut mettre plus de social ou plus d’économie dans
une Constitution. La véritable question est de n’y
mettre que ce qui concerne son véritable champ
d’application !
Ce que nous pouvons craindre, c’est bien
évidemment la perte de temps éventuelle
occasionnée par des atermoiements. En particulier, en cas de
succès du non, la mise en œuvre des mesures
novatrices au nombre desquelles figure la Charte des droits
fondamentaux de l’Union risque d’en faire les
frais. Pourtant, doit-on fermer les yeux sur les aspects discutables
que nous venons de rappeler, au risque d'aller vers des
déconvenues elles-même tout aussi regrettables,
sinon plus ? N'aurait-on pas mieux fait d'y penser
plus tôt ? Il ne s'agit sans doute pas
une négligence délibérée,
mais d'un de manque de perspicacité sur des
questions aussi importantes. En outre, lequel
d'entre nous, dans sa vie privée, apposerait sa signature en
bas d'un document contractuel qui contiendrait des clauses trop
discutables ou ambigues risquant, ultérieurement, de
susciter des déconvenues et de donner prétexte
à des contentieux quasi-certains ?
Une Europe en panne
d’ambitions
Il reste un autre point à aborder.
Comment ne pas évoquer le manque d’ambition qui
accompagne la proposition
« constitutionnelle » (exception
faite, bien entendu, des déclarations d’intention
par ailleurs excellentes, mais qui ne donnent pas encore lieu
à projets en voie de concrétisation de la part
des hommes politiques) !
Nombre d’arguments des
pro-constitutionnalistes tombent à plat. Ce sont davantage
des arguments pris au passé que des promesses et engagements
pour l’avenir. Ainsi en va t’il
de l’Europe foyer de
paix pour notre Continent. Certes, le fait n’est pas
contestable, mais en l'absence - heureuse - de menace directe, tangible
et immédiate, les jeunes générations
rangent déjà l’argument au nombre des
acquis. Il en est de même de la liberté de
circulation des personnes, de la possibilité
d’installation dans d’autres pays ou encore de la
validation des formations, c’est-à-dire autant de
dispositions, soit déjà existantes, soit pouvant
être intégrées sans qu’il
soit nécessaire de parler d’évolution
institutionnelle ou constitutionnelle significative.
Reste une considération
délicate voire utopique, celle d’une Europe
parlant d’une seule voix. Cela relève pour
l’instant du domaine de la fiction, du moins dans un avenir
prévisible, bien qu’il soit souhaitable que cela
se produise le plus souvent possible. En outre, ne verrons-nous pas les
particularismes régionaux et nationaux reprendrent du poil
de la bête en telle ou telle circonstance ? Il
faudra pourtant les interpréter comme des signes stimulant
la vitalité de l'Europe, comme une contribution à
un débat qui doit, de toute façon, se poursuivre.
Exit aussi, bien entendu, tout débat
éventuel sur les avantages et les inconvénients
comparés de la supranationalité (autrement dit
jusqu'où peut-on aller ?) et de l’Europe des
Etats, autant de sources de dissonances potentielles.
L’accord, si accord il y a, se fera donc, dans les
circonstances actuelles, sur la base du plus petit
dénominateur commun ou plus exactement,
hélas, sur la base de la plus grande
ambiguïté commune ! C’est la raison pour
laquelle, cette façon de chercher à brusquer les
choses en vue d'obtenir un accord à
l’arraché paraît discutable, au moins
avant d'avoir évalué la possibilité
d'atteindre un niveau de " consensualité " viable.
En l’absence de menace
extérieure immédiate (la concurrence
économique des pays émergents serait pourtant
bien à considérer comme telle), aucune grande
ambition ne semble donc devoir émerger pour être
portée avec conviction et détermination. De ce
point de vue, nous dirions plutôt que, dans cette relative
désespérance du quotidien européen,
chacun semble privilégier sa survie et son petit bonheur,
qu’il essaie de préserver tant bien que mal au fil
de jours qui se ressemblent !
Si nous en restons aux apparences (qui, nous le
craignons, recouvrent une authentique réalité),
nous demeurons dans l’ère du productivisme et de
la recherche du quantitatif, au détriment du qualitatif et
du bien-être. Autrement dit nous n’accordons
– du moins pour l’instant – que peu de
considération au développement durable, y-compris
sur notre Continent dit développé. Il y a
là, probablement encore, quelques sources de repentir
potentiel.
Ce constat nous
laisse présager des amertumes qui viendront tôt ou
tard. Tant que les menaces et les dangers ne seront
qu’apparents ou relativement éloignés,
nous vivrons sous le règne des replis sur soi et de
l’égoïsme réunis par
défaut sous une même bannière, fut-elle
européenne. Ces anti-valeurs l’emporteront donc,
du moins provisoirement, sur la solidarité et
l’engagement responsable. C’est sans doute bien
dommage pour l’Europe et ses composantes. Dans un tel
contexte, force est de constater que la citoyenneté
européenne demeure a minima. Tout ce passe comme si les
Etats européens voulaient se garder la
propriété de leurs citoyens-habitants ou
résidents. Exit aussi une citoyenneté
européenne réelle et
« exigeante » Cette Europe
confuse, dont les contours ne sont pas suffisamment
esquissés, mérite t’elle que
l’on vote pour elle, du moins à ce que nous
pourrions appeler son stade de son " sous-développement " ?
La présentation faite du texte
constitutionnel n'en reflète pas véritablement
les enjeux. Considérer les aspects
réglementaires, juridiques et institutionnels,
c’est - dans le cas d’espèce -
forcément nécessaire, mais cela n’est
en rien mobilisateur. Les motivations font défaut ainsi que
nous l’avons vu. Comment se lancer dans un mariage
où nombre de doutes et d’interrogations subsistent
encore alors que, dans le même temps, l’on sent
bien que le feu de la passion vacille. Le temps du sursaut ou de
l’alternative crédible ne semble pas encore venu
(de toute façon, la crédibilité des
hommes politiques - au moins en qui concerne la France - continue de
poser problème. C’est peu dire qu’elle
n’arrange pas les choses)
Une Europe qui peut encore se redresser !
Serions-nous en train de nous éloigner
du rêve européen des pères
fondateurs ? Qu’il nous soit permis cependant de
leur adresser, à titre posthume, une pensée
reconnaissante, de même que nos plus vifs
remerciements ! Tirons-en aussi un enseignement pour que
chacun d’entre nous se
montre tout à la fois digne et à la hauteur de la
voie qu’ils ont tracée ! Ouvrons-nous au
dialogue pour construire ensemble notre Maison commune, cette
Europe que nous appelons de nos vœux : une
Europe prospère, démocratique et respectueuse de
ses citoyens et du Monde qui l’entoure ! Une Europe
néanmoins plus simple à comprendre (comme nous
l'avons vu, le projet constitutionnel propose beaucoup trop
d’articles, de même que trop d'articles auxquels il
est possible de faire dire tout et leur contraire. Autrement dit, un
texte plutôt mal ficelé qui nous
prépare de nombreuses déconvenues : risque de
réelle pagaille sur le plan juridique - imaginons que
d'assez nombreux avocats du désordre se frottent d'ores et
déjà les mains ! De ce point de vue, tout cela
n'est - il faut bien le dire - pas suffisamment pensé)
Ne nous méprenons pourtant pas. Il
s’agit bien de construire des fondations suffisamment larges
qui permettront, par la suite, de mieux parachever le gros
œuvre. Quant à l’habillage des
pièces, chacun le fera (oui, à sa
manière) selon sa créativité et ses
goûts, certes dans le respect d’un cahier des
charges mûrement réfléchi, de
même qu’établi selon des
procédures démocratiques, c'est-à-dire
ayant donné lieu à débat
contradictoire préalable.
L’Europe a besoin d’une
Constitution, oui, mais probablement pas tout à fait sous
les modalités et les formes revêtues par
celle-ci ! La copie est donc, sur certains points,
à revoir. Si nous y étions autorisés,
nous porterions même l’annotation suivante
: « Progrès encourageants. Peut
néanmoins mieux faire, très certainement en
beaucoup plus simple et en plus explicite …
notamment en séparant ce qui est du domaine constitutionnel
de ce qui constitue les orientations économiques
gouvernementales » Comprenons-bien qu’une
Constitution européenne digne de ce nom ne peut se proposer
et se vendre à l’arraché. Elle
mérite beaucoup mieux, c’est-à-dire une
réelle adhésion. Encore quelques efforts
(collectifs) et nous y serons presque ! Ne nous y trompons
pas non plus : nous ne participons pas à un match
qui opposerait la France à ses homologues
européens. Nous sommes partie prenante d’un match
« gagnant-gagnant » avec nos
partenaires !
René Saens,
15 avril 2005.Article suivant : Les
Français sont Européens, oui mais ... autrement !
©
Annoncesno1.com - le magazine, 5
janvier 2005
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