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CONSTRUCTION EUROPENNE ET REFERENDUM : LE MIEUX EST-IL L'ENNEMI DU BIEN ? - Chronique de René Saens

4 février 2008. Le Parlement français, réuni en Congrès à Versaillles, a voté la modification de la Constitution, ouvrant ainsi la voie, au cours de la même semaine, à la ratification du Traité de Lisbonne, dit traité simplifié. Outre son intérêt "historique", la présente chronique, ainsi que celle qui la prolonge, continue de poser les bases d'une réflexion tant préalable qu'accompagnatrice de la construction européenne. Elle évoque aussi les challenges auxquelles elle doit faire face.

Se référer aussi à la chronique ultérieure : Les Français sont Européens, oui mais... autrement !

Retour sur une construction difficile. Un débat sur la Constitution européenne, peut-on proposer mieux pour passionner les foules ? Souvenons-nous, en 2005 (à la mi-avril), et dans le cadre élyséen, une séance de questions-réponses avait initié la campagne sur le référendum constitutionnel dont on connaît le résultant. Le débat télévisé s'était déroulé devant un parterre de jeunes adultes supposés plus ouverts et positifs que leurs aînés. Fausse bonne idée de conseillers en communication ou tentative sincère de tenir un discours pédagogique ?

A l'origine, la question essentielle posée aux Français ne devait pas porter à polémique. Dans son principe, elle demeure celle-ci : « L’Europe doit-elle disposer d’une Constitution, c’est à dire de règles de fonctionnement stables et durables ?» Pour tout européen convaincu, il est tentant de répondre spontanément par l’affirmative. Cependant, la question référendaire en recouvre plusieurs autres : « Est-ce que le contenu de cette constitution et du traité qui l'accompagne est bien approprié ? » C’est là en effet que se relèvent les premières contradictions. Dès lors, d'autres interrogations viennent à l’esprit quant au fond et aussi quant à la forme : « Peut-on répondre trop rapidement par oui ou par non à cette question à choix et enjeux aussi multiples ? »

   Plan de cette chronique :

. " Exit " la politique spectacle ;
. La confusion des genres et l’agrégat des appréhensions ;
. La construction européenne ;
. Les étapes de l’élaboration de la Constitution et son contenu ;
. Les sujets qui fâchent ;
. Des erreurs regrettables ;
. Le mieux est-il, cette fois, l’ennemi du bien ?
. Une Europe en panne d’ambitions ;
. Une Europe qui peut encore se redresser.

" Exit " la Politique spectacle

L’Europe n’est pas un sujet d’actualité spectacle, la démonstration en a été apportée ! La tentation démagogique ne peut, pas davantage, la sortir d’une voie où sa construction risque de se trouver entravée. Il est bien entendu fort louable de chercher à faire admettre que nous voulons construire l’Europe non seulement pour nous-mêmes, adultes en activité, mais aussi pour nos enfants, ainsi que pour les générations qui vont arriver sur le marché du travail. Hélas, trois fois hélas pourrait-on dire, nombre de nos concitoyens semblent s’être mis à douter de l’aptitude de ce Continent Europe à porter leur espoir au quotidien. Il semble même que des sentiments contraires aient vu le jour. Ils sont désormais à l’œuvre dans un tourbillon négatif, au point de nous contraindre peut-être, après un atterrissage brutal, à la cueillette des pâquerettes sur notre bonne terre de France.

Dans cet exposé, nous allons chercher à distinguer entre procès d’intention et réalités, voire aussi entre maladresses et incohérences des rédacteurs du « Traité constitutionnel »

La confusion des genres et l’agrégat des appréhensions

Pouvons-nous résumer les incertitudes qui se développent à l’occasion de cette campagne référendaire ? Elles vont de la peur de l’avenir à la crainte présente du chômage, de la peur de se trouver confronté aux enjeux économiques à la crainte de devoir relever des challenges de toute nature, sans compter les difficultés vécues au quotidien … Bref, de quoi rendre le cheval rétif face à l’obstacle, au risque de désarçonner son cavalier. Pourtant, les appréhensions sont bien réelles. Elles reposent sur des faits (par exemple les délocalisations et la concurrence très vive des pays à bas salaires) Il ne s’agit donc pas de les sous-estimer.

Concernant les challenges inhérents à un monde en mutation, remarquons tout d’abord que ce n’est pas tant la France qui, dans l’arène européenne, se trouve confrontée à ses homologues, mais la France et ses partenaires européens qui, tous ensemble, font face à la mondialisation et à son cortège d’implications et de conséquences économiques et sociales difficiles.

Le réveil est, d’une certaine façon, brutal. Ainsi, après les promesses de lendemains meilleurs, dont les « trente-cinq heures » furent momentanément porteuses, voilà peut-être le retour à une réalité de terrain qui demeure une contrainte humaine de tous les temps, à savoir la nécessité d’un travail et d’un effort soutenu (agrémenté, certes, de vacances bien méritées) Un tel discours n’a, il faut bien en convenir, rien de démagogique. Mais a t’on le droit d’être démagogue en politique, au risque d'être livré à des lendemains qui déchantent  ?

Revenons pourtant au débat européen. Il serait non seulement vain, mais tout aussi illusoire de vouloir accuser l’Europe de toutes les difficultés et de tous les maux. La réalité des challenges est bien présente, avec ou sans Constitution européenne à la clé. Une Europe mieux organisée peut-elle les affronter plus efficacement ? La réponse à cette question apparaît a priori positive dès lors que nous croyons que l’Union fait la force. Sinon, ce serait admettre que l’Europe, puissance économique à l’échelle mondiale, demeure politiquement quasi-inexistante. Cependant, cette simple constatation ne suffit pas, il faut bien en convenir, à susciter un oui sans restriction en réponse à une constitution européenne telle qu’elle nous est présentée.

Un bref retour sur la construction européenne

Toutefois, avant d’examiner le texte constitutionnel, un bref retour sur l’histoire de l’Europe contemporaine semble nécessaire. L’Europe a été portée sur les « fonds baptismaux » (je présente ici mes excuses à tous les laïcs dont, je m’empresse de le dire, je fais aussi partie) par des hommes de grands talents qui ont d’abord vu la finalité de construire « l’Europe des hommes » : une construction devenue possible grâce aux rapprochements d’Etats servant d’intermédiaires et de moyens à cette réalisation. Une telle idée était plutôt révolutionnaire lorsque le premier traité européen fut signé à Rome en 1957. Il amorçait une nouvelle ère qui allait de pair avec la réconciliation franco-allemande. L’objectif avoué était bien évidemment aussi d’arrimer le continent européen à la paix.

Toutefois, les pères fondateurs de l’Europe n’en étaient pas moins des réalistes, pour ne pas dire des pragmatiques. A première vue, les premiers engagements étaient fort modestes. Aujourd’hui, ils apparaîtraient même limités. En effet, à l’origine, il s’agissait seulement de mettre en place une « Communauté du Charbon et de l’Acier » Il est vrai que, si l’on se reporte un demi-siècle en arrière, les secteurs en question figuraient en bonne place dans l’économie. Les enjeux qu’ils représentaient ont fini progressivement par s’estomper. Puis, sous la présidence de Georges Pompidou, vint s’ajouter le volet de la politique agricole commune. Elle accompagna la mutation des campagnes et, corrélativement, l’industrialisation de notre pays. Ce n’est donc que bien plus tard que sera initiée la politique monétaire européenne, dont l’euro est devenu l’emblème. Autant dire que le cheminement européen a été marqué par de nombreuses étapes. D’ailleurs, si quelqu’un avait voulu d’emblée parvenir à de tels résultats, l’échec aurait été certain et … immédiat.

Il convient aussi de rappeler que les progrès enregistrés l’ont été après de longues et âpres négociations qualifiées de « marathons » Un mot aussi au sujet des traités. Le traité de Maastricht constitua une étape importante, certes contestée mais essentielle, pour l’avènement de l’Europe économique (libre circulation des biens et des personnes, liberté économique, préparation et mise en œuvre de l’euro …) Cependant, la construction européenne connut une étape politiquement délicate à Nice en 2001 où il fut débattu essentiellement de la question de la représentation des Etats et de l’organisation de l’Union. Le contexte en fut marqué par des dissensions qui sont restées dans les mémoires des  observateurs et analystes.

Les étapes de l’élaboration de la « Constitution » et son contenu

Comme nous le savons, le traité de Nice marqua une étape inachevée. Il se conclut par la constatation d’un acquis constitutionnel à minima face à ce qu’il fallut bien considérer comme une impossibilité de faire mieux. Il fut alors décidé de réunir une Convention (dont M. Valéry Giscard d’Estaing fut nommé Président) L’objectif  assigné à cette Convention était de débattre afin d’élaborer des propositions en vue de sceller l’organisation et l’avenir des Institutions européennes. Au sein de cette commission siégèrent (ou furent invités à donner leur avis) des hommes politiques, des représentants du monde économique et social ainsi que des membres de la société civile.

Même s’il est incontestable que le travail réalisé par cette commission mérite le respect, il ne peut bien évidemment qu’être soumis à validation par les citoyens des différents pays ou par leurs représentants. Le Président de la République a décidé que les Français se prononceront par référendum sur l’adoption du « traité constitutionnel » Nous allons donc revenir sur les implications de ce choix.

Tout d’abord, la question se pose de savoir si ce texte contient de réelles avancées par rapport au traité de Nice. La réponse est incontestablement oui. Toutefois, tant son contenu que sa présentation demeurent discutables.

Evoquons tout d’abord les avancées qu’il représente. En particulier, le projet de constitution adopté par les Chefs d’Etat, sous réserve de ratification, donne un caractère juridique à ce qui n’était auparavant que de simples recommandations (par exemple, la charte fondamentale des Droits de l’Union qui ne figure plus simplement en annexe, mais en partie II du traité) Cela donne les moyens de lutter contre toutes les formes de discrimination, afin de mieux garantir l’égalité entre les citoyens, y-compris entre les hommes et les femmes. Le traité délimite bien évidemment l’organisation des organes représentatifs et institutionnels de l’Union européenne (Parlement, Commission, Conseil des Chefs d’Etat et de gouvernement, Conseil des Ministres, Présidence, Cour Européenne de Justice …) Il confirme par ailleurs des dispositions existantes, dont la libre circulation des biens et des personnes. A cet égard, la liberté vaut, certes, incontestablement mieux que son absence. S’il s’agit de pratiquer un simple rappel de bon sens, mieux vaut en effet vivre dans l’espace européen que nous connaissons plutôt que dans l’espace soviétique d’avant la perestroïka. En outre, au niveau des institutions, une importance accrue est en principe accordée au Parlement européen qui pourra, non seulement discuter des lois qui lui sont proposées, mais en présenter lui-même. Enfin, l’Europe politique pourra mieux faire entendre sa voix, d’une part par l’entremise d’un Ministre des Affaires étrangères, et d’autre part, sous l’autorité d’un Président de l’Union. Autre point important, ceci afin d’éviter les situations de blocage dans les processus de décision, la « majorité qualifiée » des membres sera requise pour l’adoption des résolutions, c’est à dire que pour l’emporter, une majorité de 55 % pour cent des votants sera nécessaire, sous réserve qu’elle représente au moins 65 % de la population de l’Union. Voilà en ce qui concerne ce premier survol général.

Les sujets qui fâchent !

Réglons tout d’abord quelques sujets de polémique qui, à notre avis, doivent être abordés séparément de l’étude du texte qui nous est proposé. C’est le cas de la question de l’adhésion de la Turquie, laquelle doit faire l’objet d’un traitement distinct. En outre, c’est aussi en partie le cas (en partie seulement, car elle touche du doigt des questions fondamentales) d'une directive européenne relative aux services qui est venue semer le trouble dans l’opinion. Beaucoup craignent en effet qu’elle n’entraîne une déréglementation ou un ajustement social sur les moins disants. Ce point mérite plus qu'une simple attention, d’autant qu’il fait douter de l’aptitude même de l’Europe nouvelle formule, dont on nous vante les mérites, ainsi que des Etats qui la composent, à pouvoir prendre des mesures de sauvegarde en matière économique.

Cependant, la pierre d’achoppement principale entre partisans et adversaires du oui (ou partisans du non) demeure l’orientation (qualifiée ou supposée de) libérale du projet de constitution, de même que sur ce que d’aucuns considèrent comme une insuffisante prise en compte de critères sociaux. De tels sujets prêtent incontestablement à discussion et à « auto détermination » en fonction de ce que chacun souhaite y intègrer. Cependant, d’une certaine façon, la question qui devrait se poser est-elle bien celle-ci, autrement dit, le problème ne se situerait t’il pas ailleurs ?

Excluons d’abord, et si possible, toute forme de chantage (à la limite de la manipulation mentale, car occultant délibérément le véritable débat) qui s’exposerait ainsi : « Soit vous vous contentez de ce qui nous est proposé, et – rassurez-vous nous y prendrons le meilleur, soit nous reviendrons à la case départ … avec moins !

Il faut cependant bien admettre que les rédacteurs du traité constitutionnel ont donné quelques bâtons pour se faire battre. En effet, en lisant ces longs textes (beaucoup trop prolixes d’ailleurs), le lecteur a très clairement l’impression de lire le compte-rendu du travail de la Commission présidée par M. Valéry Giscard d’Estaing. On est surtout frappé par certaines confusions des genres auxquelles viennent s’ajouter plusieurs maladresses significatives (ou « lapsus », à supposer que cela en soit d’ailleurs)

Des erreurs regrettables

Ce qui frappe à la lecture de cette prose constitutionnelle, c’est l’absence de distinction entre ce qu’il conviendrait d’appeler, d’une part une Constitution européenne, et d’autre part, un traité d’accompagnement engageant aussi les parties prenantes, mais selon des modalités différentes. Examinons les conséquences de cette « non-distinction » qui donne des éléments de poids aux partisans du non.

En effet, la Constitution ne devrait en réalité porter que sur les parties I et II de « l’amalgame » qui nous est présenté sous le vocable de « traité constitutionnel » En effet, qu’est-ce qu’une Constitution : c’est une loi fondamentale qui, s’inscrivant dans la durée, rappelle les principes et les finalités du « vivre ensemble » tout en définissant et organisant les Institutions qui en seront à la fois les maîtres d’œuvres et les garantes. C’est précisément ce qui est consigné dans la partie I du traité constitutionnel qui, fort étrangement, ne porte cependant pas de tête de chapitre explicite ! A cela s’ajoute (c’est l’objet de la partie II) la Charte des Droits fondamentaux de l’Union (elle garantit et protège la liberté et les droits des citoyens) Voilà donc l’essentiel de ce  qui devrait être retenu sous le vocable de constitution européenne.

Hors le constat ne s’arrête pas là : une partie III vient, de façon contradictoire et malencontreuse, s’ajouter à cet ensemble. Elle est intitulée : « Les politiques et le fonctionnement de l’Union » Que vient donc faire un énoncé de politique économique gouvernementale dans un texte de nature constitutionnelle ? A titre de comparaison, viendrait-il à l’idée de quelqu’un d’inscrire dans la Constitution française les orientations à venir du gouvernement de la République, que celles-ci soient ou non libérales ou, pire encore, de gauche ou de droite ? C’est pourtant ce qu’implique la partie III du texte dit « constitutionnel » Ainsi, y trouve t’on écrit (art. III-148) que « Les Etats membres s’efforcent de procéder à la libéralisation des services au-delà de la mesure qui est obligatoire en vertu de la loi-cadre européenne … si leur situation économique générale le permet » ! Hors, il apparaît évident qu’il doit revenir à chacun des Etats, pris individuellement, de déterminer le niveau de libéralisation des services (y-compris publics) qu’il souhaite mettre en œuvre. Il peut aussi s'agir, pour une part, d'une délégation de services publics. Précisons, et cela va sans dire, que cela doit être fait dans le cadre de choix politiques et économiques proposés à l’acceptation des citoyens. En outre, certains passages de la partie III viennent rappeler malencontreusement l’expression utilisée dans la partie I, à savoir que « la concurrence est libre et non faussé » Soit, mais cela représente à l’évidence un excès de zèle. La formule consacrée antérieurement et qui semblait tout à fait suffisante parlait de « libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux dans l’espace économique européen» Voilà ce qui fait craindre, non sans raison, un risque d’excès de libéralisme évoqué par les partisans du non.  Cet excès de zèle peut-il être considéré comme anodin ?

Qu’un texte complémentaire traitant de la politique économique soit inclus dans un accord européen n’est bien évidemment pas condamnable en soi, mais il ne doit pas, à l’évidence, être gravé dans le marbre de la même façon. En tout état de cause, il devrait permettre une certaine souplesse et adaptation laissée à la libre appréciation des gouvernements des pays concernés qui viendraient le revisiter (autrement dit l'évaluer ou le réévaluer au besoin) à intervalles réguliers Les dispositions qui régissent cet aspect doivent donc permettre une certaine réactivité, bien  entendu à  l'intérieur d'un cadre réglementaire qui ne peut être remis en cause à chaque occasion.

De ce point de vue, le traité constitutionnel n'est pas en phase avec le type de consensus majoritaire que l’on est en droit d’attendre.

Le mieux est-il, cette fois, l’ennemi du bien ?

Si le non l’emporte, la construction européenne en sera t’elle compromise ? En fait, ce n'est pas un argument qui devrait être invoqué, car ce n'est pas la question posée, même s'il apparait que des hommes politiques perdent leur sang-froid à l'approche de difficultés, fussent-elles réelles et sérieuses. Cette fois, l'exception pourrait confirmer la règle selon laquelle le mieux est l'ennemi du bien (l'excès de zèle se trouve déjà, ainsi que nous l'avons vu, non pas tant chez la plupart de ceux qui voudraient un meilleur traité, mais chez les rédacteurs du traité qui n'ont été ni assez concis, ni suffisamment clairs ; des ambiguïtés notables subsistent ainsi qu'indiqué). Cela devrait donc permettre une clarification salutaire dans le sens que nous venons d'exposer, à savoir - précisément - la distinction entre, d’une part, les dispositions véritablement d’ordre constitutionnel et, d’autre part, les dispositions se trouvant être du ressort de la politique économique et sociale. Il n’est d’ailleurs pas impossible que quelques surenchères aient conduit à ce résultat équivoque : plus de social à condition d’y mettre, paradoxalement plus de libéralisme. Un mélange apparemment incompatible. A notre avis, la question n’est pas de savoir s’il faut mettre plus de social ou plus d’économie dans une Constitution. La véritable question est de n’y mettre que ce qui concerne son véritable champ d’application !

Ce que nous pouvons craindre, c’est bien évidemment la perte de temps éventuelle occasionnée par des atermoiements. En particulier, en cas de succès du non, la mise en œuvre des mesures novatrices au nombre desquelles figure la Charte des droits fondamentaux de l’Union risque d’en faire les frais. Pourtant, doit-on fermer les yeux sur les aspects discutables que nous venons de rappeler, au risque d'aller vers des déconvenues elles-même tout aussi regrettables, sinon plus ?  N'aurait-on pas mieux fait d'y penser  plus tôt  ?  Il ne s'agit sans doute pas une négligence délibérée, mais d'un de manque de perspicacité sur des  questions  aussi  importantes. En outre, lequel d'entre nous, dans sa vie privée, apposerait sa signature en bas d'un document contractuel qui contiendrait des clauses trop discutables ou ambigues risquant, ultérieurement, de susciter des déconvenues et de donner prétexte à des contentieux quasi-certains ?

Une Europe en panne d’ambitions

Il reste un autre point à aborder. Comment ne pas évoquer le manque d’ambition qui accompagne la proposition « constitutionnelle » (exception faite, bien entendu, des déclarations d’intention par ailleurs excellentes, mais qui ne donnent pas encore lieu à projets en voie de concrétisation de la part des hommes politiques) !

Nombre d’arguments des pro-constitutionnalistes tombent à plat. Ce sont davantage des arguments pris au passé que des promesses et engagements pour l’avenir. Ainsi en va t’il  de l’Europe foyer de paix pour notre Continent. Certes, le fait n’est pas contestable, mais en l'absence - heureuse - de menace directe, tangible et immédiate, les jeunes générations rangent déjà l’argument au nombre des acquis. Il en est de même de la liberté de circulation des personnes, de la possibilité d’installation dans d’autres pays ou encore de la validation des formations, c’est-à-dire autant de dispositions, soit déjà existantes, soit pouvant être intégrées sans qu’il soit nécessaire de parler d’évolution institutionnelle ou constitutionnelle significative.

Reste une considération délicate voire utopique, celle d’une Europe parlant d’une seule voix. Cela relève pour l’instant du domaine de la fiction, du moins dans un avenir prévisible, bien qu’il soit souhaitable que cela se produise le plus souvent possible. En outre, ne verrons-nous pas les particularismes régionaux et nationaux reprendrent du poil de la bête en telle ou telle circonstance ? Il faudra pourtant les interpréter comme des signes stimulant la vitalité de l'Europe, comme une contribution à un débat qui doit, de toute façon, se poursuivre.

Exit aussi, bien entendu, tout débat éventuel sur les avantages et les inconvénients comparés de la supranationalité (autrement dit jusqu'où peut-on aller ?) et de l’Europe des Etats, autant de sources de dissonances potentielles. L’accord, si accord il y a, se fera donc, dans les circonstances actuelles, sur la base du plus petit dénominateur commun ou plus exactement, hélas, sur la base de la plus grande ambiguïté commune ! C’est la raison pour laquelle, cette façon de chercher à brusquer les choses en vue d'obtenir un accord à l’arraché paraît discutable, au moins avant d'avoir évalué la possibilité d'atteindre un niveau de " consensualité " viable.

En l’absence de menace extérieure immédiate (la concurrence économique des pays émergents serait pourtant bien à considérer comme telle), aucune grande ambition ne semble donc devoir émerger pour être portée avec conviction et détermination. De ce point de vue, nous dirions plutôt que, dans cette relative désespérance du quotidien européen, chacun semble privilégier sa survie et son petit bonheur, qu’il essaie de préserver tant bien que mal au fil de jours qui se ressemblent !

Si nous en restons aux apparences (qui, nous le craignons, recouvrent une authentique réalité), nous demeurons dans l’ère du productivisme et de la recherche du quantitatif, au détriment du qualitatif et du bien-être. Autrement dit nous n’accordons – du moins pour l’instant – que peu de considération au développement durable, y-compris sur notre Continent dit développé. Il y a là, probablement encore, quelques sources de repentir potentiel.

Ce constat nous laisse présager des amertumes qui viendront tôt ou tard. Tant que les menaces et les dangers ne seront qu’apparents ou relativement éloignés, nous vivrons sous le règne des replis sur soi et de l’égoïsme réunis par défaut sous une même bannière, fut-elle européenne. Ces anti-valeurs l’emporteront donc, du moins provisoirement, sur la solidarité et l’engagement responsable. C’est sans doute bien dommage pour l’Europe et ses composantes. Dans un tel contexte, force est de constater que la citoyenneté européenne demeure a minima. Tout ce passe comme si les Etats européens voulaient se garder la propriété de leurs citoyens-habitants ou résidents. Exit aussi une citoyenneté européenne réelle et « exigeante » Cette Europe confuse, dont les contours ne sont pas suffisamment esquissés, mérite t’elle que l’on vote pour elle, du moins à ce que nous pourrions appeler son stade de son " sous-développement " ?

La présentation faite du texte constitutionnel n'en reflète pas véritablement les enjeux. Considérer les aspects réglementaires, juridiques et institutionnels, c’est - dans le cas d’espèce - forcément nécessaire, mais cela n’est en rien mobilisateur. Les motivations font défaut ainsi que nous l’avons vu. Comment se lancer dans un mariage où nombre de doutes et d’interrogations subsistent encore alors que, dans le même temps, l’on sent bien que le feu de la passion vacille. Le temps du sursaut ou de l’alternative crédible ne semble pas encore venu (de toute façon, la crédibilité des hommes politiques - au moins en qui concerne la France - continue de poser problème. C’est peu dire qu’elle n’arrange pas les choses)

Une Europe qui peut encore se redresser !

Serions-nous en train de nous éloigner du rêve européen des pères fondateurs ? Qu’il nous soit permis cependant de leur adresser, à titre posthume, une pensée reconnaissante, de même que nos plus vifs remerciements ! Tirons-en aussi un enseignement pour que chacun d’entre nous  se montre tout à la fois digne et à la hauteur de la voie qu’ils ont tracée ! Ouvrons-nous au dialogue pour construire ensemble notre Maison commune, cette Europe que nous appelons de nos vœux : une Europe prospère, démocratique et respectueuse de ses citoyens et du Monde qui l’entoure ! Une Europe néanmoins plus simple à comprendre (comme nous l'avons vu, le projet constitutionnel propose beaucoup trop d’articles, de même que trop d'articles auxquels il est possible de faire dire tout et leur contraire. Autrement dit, un texte plutôt mal ficelé qui nous prépare de nombreuses déconvenues : risque de réelle pagaille sur le plan juridique - imaginons que d'assez nombreux avocats du désordre se frottent d'ores et déjà les mains ! De ce point de vue, tout cela n'est - il faut bien le dire - pas suffisamment pensé)

Ne nous méprenons pourtant pas. Il s’agit bien de construire des fondations suffisamment larges qui permettront, par la suite, de mieux parachever le gros œuvre. Quant à l’habillage des pièces, chacun le fera (oui, à sa manière) selon sa créativité et ses goûts, certes dans le respect d’un cahier des charges mûrement réfléchi, de même qu’établi selon des procédures démocratiques, c'est-à-dire ayant donné lieu à débat contradictoire préalable.

L’Europe a besoin d’une Constitution, oui, mais probablement pas tout à fait sous les modalités et les formes revêtues par celle-ci ! La copie est donc, sur certains points, à revoir. Si nous y étions autorisés, nous porterions même l’annotation suivante :  « Progrès encourageants. Peut néanmoins mieux faire, très certainement en beaucoup plus simple et en plus explicite … notamment en séparant ce qui est du domaine constitutionnel de ce qui constitue les orientations économiques gouvernementales » Comprenons-bien qu’une Constitution européenne digne de ce nom ne peut se proposer et se vendre à l’arraché. Elle mérite beaucoup mieux, c’est-à-dire une réelle adhésion. Encore quelques efforts (collectifs) et nous y serons presque ! Ne nous y trompons pas non plus : nous ne participons pas à un match qui opposerait la France à ses homologues européens. Nous sommes partie prenante d’un match « gagnant-gagnant » avec nos partenaires !

René Saens,
15 avril 2005.

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© Annoncesno1.com - le magazine, 5 janvier 2005

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